jeudi 31 août 2023

3 oreilles pour 3 lièvres (ou le triskellapin)

 Regardez cette image :
 
Manuscrit du XIIIe s. ?
 
Vous pouvez voir trois lièvres qui se courent l'un après l'autre... 
Maintenant, comptez leurs oreilles : oui, ils n'ont que trois oreilles pour eux trois !

Ce symbole des lièvres partageant leurs oreilles forme un puzzle qui défie la logique : si on prend chaque lièvre individuellement, chacun a bel et bien deux oreilles... C'est quand on les regarde tous ensemble que le casse-tête apparaît !
 
Le motif des Trois Lièvres est une sorte d'archétype architectural et artistique qu'on retrouve un peu partout sur les terres eurasiennes. Il vient probablement d'Asie, de Chine plus précisément puisque c'est dans un sanctuaire chinois dédié à Bouddha qu'on a trouvé la plus vieille représentation des Trois Lièvres (au VIe s.)
 
(source)

Ce symbole suit ensuite la route des marchands (comme Marco Polo !) pour remonter toute l'Asie...
 
Fragment de poterie égyptienne ou syrienne, XIIIe s. (source)

Le motif sur une tombe d'un cimetière juif en Ukraine

 et arrive en Europe Médiévale où il se répand rapidement. 

Dans le Devon (source)


On ne sait pas vraiment ce que représente ce symbole, ni même s'il est censé représenté quelque chose. Au Moyen Âge, les chrétiens en ont fait un symbole de la Sainte Trinité. Ce motif avait peut-être dès l'origine un sens sacré : on trouve souvent des trinités dans les symboles cultuels. il suffit de penser au triskell celtique par exemple, qui représente les trois éléments et les trois âges de la vie. On peut aussi penser au Valknut viking. 
De plus, les lapins sont des animaux à l'activité nocturnes, qu'on a souvent liés au cycle de la Lune et au cycle des saisons : trois lièvres qui se courent après en rond et qui partagent un élément commun représenterait donc la roue du temps. 
 
Les alchimistes l'ont également repris à leur compte pour en faire un motif cabalistique.
D'après une gravure de Basile Valentin (XVe s.) : on voit qu'en Alchimie, les trois lièvres sont associés à Vénus, symbole d'amour


En outre, il s'agit peut-être simplement d'un motif ornemental, un jeu, une illusion d'optique, un élément décoratif, tout comme les rinceaux et les entrelacs qui se mélangent sur les enluminures. 

Dans une Bible suisse du début du XIVe s.


au XVIe siècle, en Allemagne, on trouve ainsi cette devinette liée aux trois lapins, gravée dans une enseigne :

"Le secret n'est pas grand quand on le connaît.
Mais c'est quelque chose pour celui qui le fait.
Tournez et retournez, et nous tournerons aussi, 
Afin qu'à chacun de vous nous donnions du plaisir, 
Et lorsque vous nous aurez tournés, faites compte de nos oreilles,
C'est là que, sans rien déguiser, vous trouverez une merveille..."
 
Une autre devinette allemande populaire dit ceci :
 
"Trois lièvre partagent trois oreilles, 
Et pourtant chacun en a deux"
 
 
On trouve aussi parfois le même type de motifs mais avec quatre lièvres :
Dans une Bible du XIIIe s.

Bestiaire de Bodley (XIIIe s.)

Si ce sujet vous intéresse, vous pouvez visiter ce site (en anglais)
Et pour voir d'autres images des Trois Lièvres chinois, allez voir ici.

mercredi 30 août 2023

Lapins et Lièvres dans l'Alchimie

 En alchimie comme dans nombre de domaines, les lapins représentaient la fécondité, la prospérité et le renouveau
 
Pour les alchimistes le Lièvre ou le Lapin symbolisait aussi la connaissance occulte :  le lapin fréquente les galeries souterraines, les entrailles de la Terre... Il est donc représentatif de l'inconscient
En outre, c'est au cœur de la terre que l'alchimiste doit chercher la  Prima Materia (Matière Première) de la Pierre philosophale.
 
Gravure tirée du livre Cabala, Spiegel der Kunst und Natur: in Alchymiae de Stephan Michelspacher (XVIIe s.)
 
Sur l'image ci-dessus sont représentés (entre autres) les signes du zodiaque, les quatre éléments et la Montagne des Alchimistes : pour atteindre son sommet, il faut gravir les marches qui portent les noms des différentes étapes du Grand Œuvre (= la fabrication de la Pierre Philosophale). Tout en bas, le disciple suit un lapin dans son terrier pour commencer son initiation. Il va à la fois partir à la recherche de soi-même et de la Matière Première, étapes indispensables à sa formation.
Détail
 
***
 
Les Figures secrètes de la Rose-Croix (XVIIe s.)

 
 Encore une image du Mont des Philosophes (ou Mont des Alchimistes), entourés de divers symboles alchimiques.
Au premier plan un lièvre s’engouffre dans un terrier. La Pierre philosophale est cachée dans la montagne : le novice doit donc suivre l'animal pour la découvrir.
En outre, le lièvre représente aussi un état d'esprit primitif : avec son habitude d'aller de-ci de-là, de bondir et de partir à toute vitesse, il symbolise les idées non-organisées. L'adepte doit mettre de l'ordre dans ses idées pour atteindre le Grand Oeuvre.
 


Justement, à l'étage suivant, le lièvre ressurgit à gauche, où il se tient dans l'ombre, toujours symbole d'inconscient... mais les pensées vont s'ordonner et surgir à la conscience puisqu'à droite le lièvre est remplacé par une poule qui couve en pleine lumière (symbole du don de soi et de la pensée "posée", canalisée)
 
 
 
 ***

Cathédrale St Jean de Lyon
 
Vous reconnaissez ci-dessus une image qu'on avait pu évoquer dans l'article sur le corbeau alchimique : un corbeau (œuvre au noir, 1ère étape du Grand Oeuvre) dévore un lapin (œuvre au blanc, 2e étape du Grand Oeuvre). Ce qu'on pourrait traduire par : le discipe a trouvé la Matière Première et la purifie. L'association de ces deux animaux (voire leur "assimilation", l'un dévorant l'autre) est un symbole de renouveau : il faut forcément mourir pour pouvoir renaître.
  
***
Illustration de l'Aurora Consurgens (XVe s.)

 Sur cette image on voit un être androgyne, mi-homme, mi-femme qui rient un lièvre mort dans sa main gauche. L'androgyne (ou Rebis) naît de la Matière Première et symbolise les contraires et les contradictions (que nous avons en nous et qu'il y a dans toutes choses).
 
 Le lièvre symbolise là encore le guide de l’apprenti philosophe sous la terre (soit dans son inconscient). Mais dès que l’androgyne apparaît, figure plus proche de la conscience de ses propres contradiction, le lièvre meurt : son travail de mentor sprirituel dans l'inconscient est terminé. (Là encore, c'est le principe de "la mort engendre la vie")

De par ailleurs, souvenez-vous que le lièvre, depuis l'Antiquité, était considéré hermaphrodite donc doué des deux sexes : rien d'étonnant à ce qu'on l'associe à un androgyne !
 
Détail

 
 

mardi 29 août 2023

La Chasse au Lièvre en chantant !

 Aujourd'hui, écoutez cette chanson de la Renaissance, La Chasse au Lièvre par le compositeur flamand Nicolas Gombert (XVIe s.)
 

J'imagine que vous avez eu du mal à comprendre les paroles, en vieux français, a capella et en canon !
Voici de quoi parle cette chanson, en français moderne :
(En gros, c'est l'histoire de chasseurs qui partent à la chasse au lièvre, incitent leurs chiens, puis s'en vont boire un coup à la taverne... peut-être qu'ils n'auront pas assez pour payer, du coup ils règleront leur note en récitant une prière ! Ben tiens ! 😂)

Or, écoutez tous, vrais veneurs,
Nous ferons la chasse au lièvre.
Cœurs amoureux, réjouissons-nous,
Que chacun amasse du plaisir.
Assemblons-nous, soyons contents,
Sonnez, trompettes et cornets,
Pour faire le rassemblement.

Le vent est bon, faisons diligence,
Sonnez avant, à peu de chose près,
A nous est la journée.

Assemblés maintenant,
Nous avons des chiens pour nous aider
A battre les buissons
Afin de faire courir le faisans.
Or, laissez courir Bruffaut le premier,
Car il sait très bien le métier
De les débusquer.
Aussi Clabaut, ce vieux routier,
Avec Corbel, Brunel, Poulier,
lesquels sont sûrs et avisés.
Tenez bien les lévriers et levrettes
Par le collier et vos lacets,
Pour qu'ils ne fassent dommage
d'élancer au bocage [les proies].
Ainsi nous aurons aussitôt
le divertissement de la chasse.
Rau troupe de chasse,
Bruffaut le vaut,
Je le voie, qu'il a peur
et tôt il se dérobe.
N'as-tu point vu courir le lièvre?
Il court là haut, par ces bruyères,
Bergère, aubergiste, berger:
A qui sont ces moutons que tu mènes?
"Il sont au berger qui les mène."
La bergère, ces bruyères, voilà qu'il y reste.
Troupe de chiens: Brunel, Ridel, Soulart,
Bruffat le veut, en avant mes amours!
Touche, Theuc!
Allez tôt couper du bois,
Le voilà qu'il est pris
Et qu'il y demeure,
il faut qu'il meure!
Ha, Hanoteau, que dis-tu?
Jacqoteau, écoutez, il est mort,
J'ai peur qu'il ne soit déchiré.

Theuc, retirons nous dans un lieu plus petit,
Le plus tôt que nous pouvons.
Nous avons œuvré à la chasse,
Maintenant nous avons faim et soif.
Hâtez-vous et allons-nous-en vers la taverne,
Prendre gîte, où nous mangerons ce bon lièvre,
A grande faim et rapidement.
Je bois à qui?
A mon ami, ce podelo [j'imagine qu'il s'agit d'une boisson],
Et moi à toi, ce beau demi verre.
Puis nous serons au repos
Quand nous aurons bu et mangé.
Puis aussitôt recommencerons
Tant que nous aurons bien demi-franc.
Prends-là, hôtesse,
Voilà le pot, tirez à boire aux compagnons,
Et allumez quelques fagots 
Pour les quelques chiens que nous avons.
Nos reins au feu nous voulons mettre,
La panse contre la table, le dos au feu.
Apportez-nous poulet, chapons, 
du bœuf, du mouton bien gras et gros,
Puis nous compterons notre écot,
Afin que nous vous payons.
Et si nous ne pouvons payer,
Nous vous assignerons un credo. 

lundi 28 août 2023

Les noms du lièvre

Je vous propose aujourd'hui de lire la traduction que j'ai faite d'un poème anglais du XIIIe siècle, The Names of the Hare attribué à une famille du Shropshire (frontière galloise). On prétend que ce poème est un rituel que devait réciter un chasseur lors de sa première rencontre avec un lièvre. Les 77 noms différents donnés au lièvre dans le poème étaient censés lui faire perdre son pouvoir et permettre au chasseur de s'emparer de lui.
 

Les Noms du Lièvre
 
L'homme que le lièvre a rencontré
Ne pourra jamais être meilleur que lui
Sauf s'il dépose dans la land
Ce qu'il tient dans sa main
- Que ce soit bâton ou arc -
Et le bénir de son bras
Et apparaître avec cette litanie 
Avec dévotion et sincérité
Pour chanter ses louanges au lièvre. 
Alors l'homme s'en tirera mieux. 

Le lièvre, appelez-le scotart [courtaud?]
grand-compagnon, bouchart,
le O'Lièvre, le sauteur,
la canaille, le coureur,

Frappe-le-crapaud, Visage pâle
Schlingue-le-fossé, Cul merdeux

Le Wimount [la main combattive], le Messire, 
Le Détaleur, le Grignoteur, 
La Mauvaise-rencontre, la Salive

La Queue-rapide, le Voltige-rosée
Le Croque-herbe, le Goibert, 

L'Observateur, le Chat des bois, 
L'Obtus, le Chat des ajoncs,
Le Rôdeur, l'Oeil trouble, 
L'Oeil vairon, le Regard dérobé,
Et aussi le Surgi-des-haies

Le Cerf-de-chaume, le Longues-pattes,
La Meule-de-Cerf, la Jambe fringante, 
Le Sauvage, le Sautilleur, 
Le Course-vent, le Rôdeur,
Le Velu-lièvre, le Squatte-haie, 
Le Martèle-rosée,  le Saute-rosée,
L'Assis-étroitement, le Bondisseur d'herbes
Le Pied danseur, le Gardien de la terre,
Le Pied léger, le Gardien de la fougère, 
Le Cerf-du-chou, le Tailleur d'Herbe,

L'A-croupetons, le Toujours-assis, 
La Queue piquetée, l'Encercle-colline, 
Le Soudain-parti, 
Le Coeur-agité, 
Le Ventre blanc,
L'Agneau en vol,
 
 La Commère, le Suce-gencives,
L'Epouvante-homme, le Briseur de confiance,
Le Renifleur de sol, le Crâne chauve,
(Son principal nom est Scélérat.)
 
Le Cerf qui fait pousser une corne au daim,
La Créature qui vit dans le grain,
La Créature qui porte tout le mépris des Hommes, 
La Créature que personne n'ose nommer,
 
Quand tu auras dis tout cela, 
Alors le lièvre aura perdu sa force.
Alors tu pourras avancer, 
- Est et Ouest, Sud et Nord, 
Où que tu aies envie d'aller - 
Mais seulement si tu es habile toi aussi. 
Et maintenant, Messire Lièvre, 
Que Dieu fasse que tu sois dans tes "petits souliers"
Avec moi : Viens à moi pour mourir, 
Dans des oignons ou du pain.

dimanche 27 août 2023

Le lièvre et le cerf

Aujourd'hui, je vous propose de lire une fable de Marie de France, composée  à la fin du XIIe siècle. Lisez d'abord la version en ancien français pour profiter de la couleur des mots et, si vous le pouvez, comprendre ce texte dans sa langue d'origine. Je vous donne ma propre version modernisée juste après.
 
La version calligraphiée (manuscrit du XIIIe s.): 
 




Dou lièvre et dou Cers

Uns lièvres vit un Cerf ester
Ses cornes se prist à esgarder,
Mult li senla bele sa teste;
Plus se tint vix que nul beste,
Quand autresi n’esteit cornuz,
E qu’il esteit si poi créuz.
 
A la Divesse ala paller,
Si li cumence à demander
Pur-coi ne l’ot si huneré,
E de cornes si aturné
Cume li Cers k’il ot véu.

La Destinée a respundu :
Tais toi, fet-ele, lai ester,
Tu nès purreies guverner;
Si ferai bien, il li respunt.
 
Dunt eut cornes el chief à-munt
Mais nés pooit mie porter,
Ne ne pooit à tot aler;
Qar plus aveit q’il ne déust
E qu’à sa grandur n’estéut.
 
Par cest essample woel mustrer
Que li rique hume et li aver
Vuelent tuz-jurs trop cuvietier,
E si vuelent eshaucier;
Tant emprennent par lor ustraige
Que lor honur turne à damaige.
 
Enluminure d'un livre de Fables du XVe s.

Du Lièvre et du Cerf
 
Un Lièvre vit un Cerf se reposer
Ses cornes se prit à regarder
Moult lui sembla belle sa tête; 
A force de se tenir là, il vit que nulle bête
N'était pareillement cornu,
Et que c'était peu croyable.
 
A la Déesse alla parler 
 Et commence à lui demander
Pour quoi ne l'a-t-elle ainsi honoré
Et de cornes ainsi doté
Comme le Cerf qu'il a vu.
 
La Destinée a répondu :
Tais-toi, fit-elle, être laid,
Tu ne pourrais les gouverner [= les supporter]
Si, fort bien ! lui répondit-il.
 
Donc il eut des cornes au-dessus du chef, 
Mais ne put les porter mie
Ni ne put avec marcher
Car il avait plus qu'il n'aurait dû
Et qu'à sa grandeur il convenait
 
Moralité :
 
Par cet exemple je veux montrer
Que le riche homme et l'avare
Veulent toujours trop convoiter
Et s'ils se voient exaucer
Tant entreprennent pour leur usage
Que leur honneur tourne en dommage.  
 

Livre d'amitié de Johann Michael Weckherlin (XVIe s.) : un cerf et un lièvre partent chasser ensemble

Ainsi donc, un lièvre serait ridicule de vouloir une ramure de cerf... Bien qu'étymologiquement, son nom signifie "petit cerf" dans certaines langues ! Il doit se contenter de ses grandes oreilles, la nature fait bien les choses 😉

samedi 26 août 2023

Lièvre et lapin en héraldique

Lièvre et lapin sont représentés dans l'héraldique (les blasons) : ils figurent sur les emblèmes de nombreuses villes ou famille. Un lièvre peut être représenté:
- "courant" : il paraît détaler
- "passant" : il paraît marcher
- "en forme" (ou "enforme") c'est-à-dire au repos, notamment quand il se tient dans une sorte de terrier ou de creux.
-"rampant" ou "saillant" : il semble dressé sur ses pattes arrières (comme s'il bondissait)
 
Sur les blasons, lièvres et lapins peuvent symboliser un goût ou un talent pour la chasse, ou bien la couardise ou la timidité, voire la pacivité, la douceur... mais parce qu'ils représentent la fécondité, ces animaux permettent aussi de montrer la prospérité d'une lignée qui se perpétue. 
Des armes qui montrent un lapin poursuivit par un autre animal (chien, renard ou aigle) montre que la famille est sans pitié

Quoiqu'il en soit, le plus souvent, pour les familles ou les villes qui ont un léporidé sur leur blason, il s'agit d'une question étymologique  : leur nom tire ses origines du mot lapin. 

Quelques exemples de blasons de lapins :

 
Renard et Lapin courant sur le blason de la ville de Sydthy (Danemark)
 
Lapins passant sur le blason de La Varenne dont le nom évoque la "warenne" (=garenne)
(Maine et Loire)

Blason de Villaconejos en Espagne, qui peut se traduire mot pour mot par "Village des lapins"

 
Unteröwisheim en Allemagne
 
Lièvre rampant sur les armoiries du canadien William David Neelands dont la devise signifie "non pour soi mais pour les autres". Le lièvre et les arbres rappellent les origines écossaises de la famille, le lièvre sert aussi à évoquer la prospérité (de même que la pomme de pin sur le cimier.
 
 
Voici le blason "imaginaire" de Courant de la Roche Dur, un chevalier de la Table Ronde dans les romans arthuriens. Les conils sont dits "onglésé car leurs griffes (rouges) sont représentées (cliquez pour agrandir l'image)

On trouve cet description du blason de Courant de la Roche Dure dans un manuscrit du XVIe s.
 
 
D'après ce que j'arrive à lire :  
Cy devant Courant de la Roche Dure
Courant fut parent du Duc de Clarence, petit chevalier mais gros et entassez [= touffu] de cheveux noirs  et visage blanc puisant de corps vistez [= véloce] et preux et de haute afaire [= de haut rang, de grande fortune], humble, courtois plus que tout autre. Et portait en ses armes de sable à trois conils d'argent onglés de gueule.

(Et vous, vous lisez quoi ? 😂)

Le blason du clan écossais Cunningham est parfois tenu par des lièvres car leur nom viendrait de coineanach (= "lapin" en vieux gaelic) + hām (= "maison, village" en vieil anglais)


Blason de la famille Coningsby (on reconnaît le mot "conil")

Blason de la famille néerlandaise Haas ("haas" = lièvre en néerlandais)

Blason d'Opsterland représentant un lièvre poursuivit par un chien (Pays-Bas)

Vous pouvez voir d'autres blasons en cliquant ici.

vendredi 25 août 2023

Les lièvres de Rougemuraille

 Dans Rougemuraille de Brian Jacques, cette série de fantasy animal qui se passe dans un pseudo médiéval et dont je vous ai déjà parlé plusieurs fois, on rencontre fréquemment des lièvres... mais très peu de lapins. 
 
Couverture finlandaise

Les lièvres sont réputés pour être soldats ou troubadours. Surtout, ils sont connus pour leur appétit légendaire. Quand un lièvre débarque à l'abbaye de Rougemuraille, on planque les provisions car ils mangent comme quatre souris (au moins !)
Ils peuvent se montrer assez fiers et ils détestent qu'on les appelle "lapins".
 
Basile le Lièvre Cerf est un de ces lièvres que je vais vous présenter plus en détail.
 
Illustration de Troy Howell

 
"Eclaireur et boxeur à la française à la retraite", "fameux glouton et chanteur d'horribles rengaines", ainsi est-il décrit.
Assez imbu de sa personne, il a lui même ajouté la particule "Cerf" à son nom pour faire "plus noble"... En somme, il ressemble assez au lièvre de la fable de Marie de France : un peu plus et il aurait voulu, en plus d'un simple nom, porter également des bois de cervidé !
Il est surtout important dans le livre Mattiméo où il part secourir des enfants qui se sont enlevés par un renard, Salik le Barbare
Brian Jacques, l'auteur, a expliqué s'être inspiré pour ce personnage de Basil Fawlty, un homme snobinard et désespéré d'atteindre une classe sociale plus haute dans une série télé des années 1970 

Basil Fawlty

***
Dans l'univers inventé par Brian Jacques, les lièvres sont aussi connus pour former la Patrouille (en anglais "Long Patrol" = "Longue Patrouille", probablement en raison de leurs oreilles). Cette armée de lièvres soldats se bat sous les ordres d'un Seigneur Blaireau qui habite dans la montagne de Salamandastron. Les troupes de Salamandastron sont des alliés des habitants de l'abbaye de Rougemuraille, ce sont donc des "gentils" dans cette série. Ils ont à coeur d'éliminer les crapules qui s'en prennent aux animaux pacifiques. 
L'une de leur hymne dit ceci, ce qui résume assez bien leur rôle :
"Lâches rebuts de la terre, épaves de la mer, 
Qui tuez brûlez, pillez à votre fantaisie, 
La Patrouille et ses lièvres vous attendent, nobles et fiers,
Bientôt vous entendrez s'él'ver nos "Ioulaliiiie"

Accueillant dignement la racaille sans coeur
Qui égorge sans scrupules les paisibles, les doux, 
Le lièvre est dangereux quand il se fait vengeur, 
Quand l'honneur et le droit enflamment son courroux. 

Ioulaliiie ! Ioulaliiie ! Lâche ta horde, taïaut !
La Patrouille t'attend, ainsi qu'son seigneur blaireau."



L'un des opus est, par ailleurs, dédié à la Patrouille. On y suit le cheminement du jeune levraut Tammo, bien décidé à entrer dans cette armée de lapin comme son père avant lui. 
 


Cette armée, qui n'est pas fermée aux hases loin de là, est composé d'individus rapides et habile au maniement des armes (ou à la boxe), deux caractéristiques propres aux lièvres... mais on est loin du cliché de la couardise ! La Patrouille se caractérise par une certaine sévérité et une rigueur loin de l'atmosphère de légèreté qui règne toujours à Rougemuraille.
Par exemple, quand les nouvelles recrues partent pour leur première mission, lors de leur cérémonie d'intronisation, le sergent porte sur son uniforme "de petits débris végétaux [qui] jouaient le rôle de divers organes et appendices prélevés impitoyablement sur de jeunes engagés indisciplinés" (des feuilles d'oseilles représentent des oreilles coupées, des racines symbolisent des boyaux... etc.) 
 

Néanmoins, même les sergents et les caporales ne sont pas dénués de compassion. Au fond, ils les aiment bien leurs bleusailles, et s'ils les taquinent, c'est pour mieux leur forger le caractère. 
 
Illustration d'Allan Curless


On reconnaît à la Patrouille à ses cris de guerre :
- le fameux "Ioulaliiie !" crié par les membres de Salamandastron (déformation d'Eulalie/Eulalia, et éventuellement d’Alléluia)
- "Versez le sang et le vinaigre !"
- "C'est la mort que le vent apporte"



jeudi 24 août 2023

Les mésaventures de Lampe/ Kyward/ Cowaert

Nous avons passé en revue les épisodes majeurs où apparaît Couard ans les versions françaises du Roman de Renart Dans des épisodes des versions germaines (Reinhard Fuchs), néerlandaise (Van den vos Reynaerde) et britaniques (Reynard the Foxe)  que je n'ai pas trouvées en ancien français, le lièvre apparaît dans d'autres (més)aventures. 
Par exemple, Renart feint de vouloir apprendre son Credo à Couard mais il en profite pour le prendre à la gorge . (Vous pouvez voir ici une version en ancien néerlandais de l'épisode)
 
Illustration de Wilhelm von Kaulbach (1845) pour le livre de Goethe

 Les textes précisent que Renart, pour son enseignement "l'a fait asseoir entre ses jambes et lui criait Credo ! Credo !" Cette attitude n'est pas anodine : la position des personnages laisse suggérer que le lièvre est, pour Renart, une proie alimentaire et sexuelle : on a ici un exemple de critique d'un clergé perverti à travers les animaux. Ce qui est clairement visible dans les enluminures de cet épisodes, qui sont toutes ambiguës : 
 
Psautier de Guy de Dampierre (XIIIe s.)
 
Un manuscrit de Romans arthuriens (XIIIe s.)
 
Manuscrit néerlandais, mais impossible de trouver lequel ! 
 
***
 Dans un autre épisode des version germaines, néerlandaises et britanniques, Renart, pour se racheter auprès du roi et ne pas être pendu malgré toutes ses fautes, prétend savoir où est caché un trésor immense. Pour étayer son témoignage, il fait appel à Couard qui arrive tout tremblant et explique au Roi où se trouve le bois où est enterré ce trésor. Mais comment savoir si Couard a donné raison à Renart pour éviter d'être mangé ?
 
Illustration de Wilhelm von Kaulbach (1845) pour le livre de Goethe


Par la suite, le Roi voudrait que Renart l'emmène près de ce trésor, même si Couard pourrait le lui montrer lui aussi. Mais Renart feint encore le repentir et prétend qu'il préfère partir en pèlerinage à Rome auparavant, pour ne pas ternir la réputation de Noble. Les autres animaux l'accompagnent sur un bout de chemin, le goupil feint la tristesse de se séparer d'eux. Il insiste pour que Belin le mouton et Couard le lièvre l'accompagne encore plus loin... 
 
Illustration de Wilhelm von Kaulbach (1845) pour le livre de Goethe
 
il finit par laisser le mouton mais continue avec le lièvre... et le fait entre chez lui, sous prétexte qu'il veut dire adieu à sa famille
 
Illustration de Wilhelm von Kaulbach (1845) pour le livre de Goethe
 
En réalité, bien sûr, il veut offrir à sa femme et ses enfants un bon petit casse-croûte !
Illustration de Wilhelm von Kaulbach (1845) pour le livre de Goethe
 
 Couard appelle au secours mais le temps que Belin arrive, le lièvre est déjà mangé... Renart prétexte que Couard est en train de discuter avec sa femme Hermeline et demande à Belin s'il aurait la gentillesse de porter des lettres au Roi de sa part. Il lui tend un sac dans lequel se trouve la tête de Couard. Belin ne s'en doute pas : quand le roi ouvre le sac et trouve la tête de son fidèle baron, il accuse Belin d'avoir tué Couard avec Renart
 
Tibert le chat brandit la tête de Couard sortie du sac par Brun l'ours et Ysengrin le loup. Furieux, le roi Noble veut trancher sa propre tête à Belin
(Illustration de Wilhelm von Kaulbach (1845) pour le livre de Goethe)

Ysengrin, le loup, l'ennemi juré de Renart, en veux beaucoup au bélier d'avoir aidé le goupil. Et puisque les amis de mes ennemis sont mes ennemis, Ysengrin voue désormais une haine féroce au bélier et à toute sa famille. Voilà qui explique pourquoi les loups pourchassent toujours les moutons et les brebis depuis ce jour... tout ça à cause de la mort d'un lièvre ! 
 
(Vous pourrez lire cet épisode dans une version moderne (et traduite) du Renard de Goethe.)
 
Ainsi donc, dans ces versions non-française, le lièvre ne s'en tire pas indemne mais est bel et bien dévoré... 
 
Version naturalisée par Hermann Ploucquet des illustrations de W.  Kaulbach (milieu du XIXe s.)
 
Notez que dans ces textes, le lièvre, nommé Lampe en allemand (par référence à la tache claire sous sa queue), Cuwaert en néerlandais, ou Kyward en anglais est le messager du roi.