samedi 31 août 2019

Fiat ignis ! (2)

Un autre peuple Amérindien, les Kaska, racontent ce mythe à propos de l'origine du feu :

Autrefois, seul l'ours détenait la pierre d'où jaillissait le feu. les autres animaux étaient réduits à vivre dans l'obscurité et le froid. 
Un jour, ils décidèrent de coopérer pour voler le feu à l'Ours. 

Un petit oiseau entra dans la hutte de l'Ours et, feignant d'être frigorifié, le supplia de le laisser se réchauffer près de son feu. En échange, il proposa de l'épouiller. Après avoir un peu bougonné, l'Ours se laissa convaincre.
L'Oiselet commença à épouiller l'Ours... En se rapprochant petit à petit de la ficelle où pendait, accrochée à la ceinture de l'Ours, la pierre à feu. 
Tout à coup, il s'empara de la ficelle et vola la pierre. Il s'enfuit à tire d'ailes, poursuivit par l'Ours furieux. 
Les animaux avaient tout prévu : ils s'étaient placé le longe du chemin de manière à pouvoir se relayer pour porter la pierre. L'oiseau commençait à se faire rattraper par l'Ours quand il avisa son premier compagnon, à qui il lança la pierre. Celui-ci s'élança à toute vitesse jusqu'à son prochain compère...

La pierre passa ainsi de gueule en gueule, de bec en bec. A chaque fois, l'Ours était de plus en plus fatigué. 
Enfin, la pierre fut remise au dernier coureur de ce relai, le Renard. En le voyant partir à fond de train, l'Ours, épuisé, abandonna la partie et rentra chez lui. 
Quant au Renard, il grimpa tout en haut d'une haute montagne. Là, il brisa la pierre en un millier de fragments, et jeta les éclats de par le monde pour que plus personne n'ignore le secret du feu.

(D'après James A. Teit, « Kaska Tales », Journal of American Folk-lore [en ligne, en anglais, clic ici])

Ours et Renard (illustration d'Arthur Rackham)

vendredi 30 août 2019

Fiat ignis ! - et facta est ignis...

Vous vous en souvenez peut-être, quand je vous ai parlé du trickster en début d'Eté, j'ai évoqué le fait que ce type de personnage est un voleur de feu.
Les mythes concernant la naissance du feu sont légion. Chaque peuple nourrit sa propre version.
Or, chez les Apaches Jicarillas (tribu amérindienne au Sud-Ouest des Etats-Unis), c'est bel et bien le renard qui a apporté le feu dans notre monde. 
Voilà ce que raconte le mythe :

A l'aube des temps, les hommes ne connaissaient pas encore le feu. 
Un jour, le Renard alla trouver les oies : il désirait apprendre à pousser leur cri et leur demanda de leur apprendre. Les oies acceptèrent, mais pour pouvoir crier comme elles, il devait aussi pouvoir voler. Elles lui fournirent donc des ailes. 
- Attention ! le prévinrent-elles, tu ne dois pas ouvrir les yeux tout le long que durera le vol...

renard et oies (source)

Les oies et le renard ailé décollèrent à la nuit tombante. Au départ, le Renard respecta la consigne. Néanmoins, lorsqu'ils survolèrent la patrie des lucioles, leur luminosité traversa la membrane de ses paupières et il ouvrit les yeux. Ses ailes perdirent aussitôt leur pouvoir et le goupil chuta au milieu des lucioles. 

Après leur avoir offert un collier de graines de genévrier, le Renard obtint des lucioles le secret pour quitter leur pays, entouré d'une haute barrière : si l'on priait un cèdre de se pencher, l'arbre formait un pont par-dessus la muraille. 
Mais avant de partir, le Renard souhaita emmené avec lui un peu de la luminosité des lucioles. Conscient qu'elles ne leur cèderait pas leur pouvoir, il eut recours à une ruse : il leur demanda d'organiser une grande fête en l'honneur de son départ. Si elles acceptaient, il leur confectionnerait un nouvel instrument de musique. 
Folles de joie à cette perspective, les lucioles commencèrent à préparer la fête : elles allumèrent de grands feux de joie, cuisinèrent de bons petits plats... Avant que les réjouissances ne commencent, le Renard s'attacha discrètement deux baguettes de cèdre à la queue. Puis il fabriqua le premier tambour du monde et alla en jouer pour les lucioles. 
Après avoir tambouriné un long moment, il offrit l'instrument à ses hôtesses et feignant la fatigue, alla se reposer près du feu. 
- Attention à ne pas te brûler ! le prévinrent les lucioles. 
Mais le Renard mit en plein sa queue dans le bûcher. Quand les deux morceaux d'écorce qu'il y avait accrochés s'embrasèrent, il sauta sur ses pattes et faussa compagnie aux lucioles. Il courut jusqu'au cèdre et cria :
-Cèdre ! Penche-toi !
L'arbre obéit et le goupil put quitter le pays des lucioles qui le poursuivaient toujours. Dans sa fuite, sa queue enflammée embrasait au passage les buissons et les petits arbres. Et c'est ainsi que la connaissance du feu se répandit sur la terre. 

Cependant, en punition de son vol, le Renard reçut un dur châtiment : il n'aurait plus jamais le droit de se servir du feu... Voilà pourquoi les renards craignent aujourd'hui les flammes et ne sont plus capables d'allumer des feux.

source

(D'après Frank Russell, « Myths of the Jicarilla Apaches », 1898. Clic pour une lecture en ligne [en anglais]  )

Vous remarquerez que cette histoire du renard à la queue enflammée rappelle le motif des renards de Samson, bien que la finalité soit différente. 

jeudi 29 août 2019

Le regard de la femme inuite.

Une autre croyance inuite met en scène le renard polaire. Selon cette superstition, certaines femmes auraient le pouvoir de transformer, d'un simple regard, un renard en un ours polaire.
Deux types de femmes possèdent ce pouvoir : les femmes menstruées et les femmes qui viennent juste d'accoucher.

Ainsi, si des chasseurs aperçoivent un renard traîner dans les environs, ils avertissent ces femmes qui doivent se cacher... On ne voudrait pas risquer de se retrouver face à face avec un ours monstrueux, juste parce qu'une de ces dames aurait regardé au mauvais endroit au mauvais moment !


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mercredi 28 août 2019

Fiat Lux ! et Fiat nox !

Chez les Inuits, le Renard a un rôle dans la légende de la séparation entre le jour et la nuit.
Voici ce que raconte la légende :

Au tout début des temps, les hommes pouvaient se transformer en animaux et les animaux en hommes. Tous les êtres humains étaient semblables alors qu'il existait de nombreuses espèces d'animaux différents. Néanmoins, tous étaient capables de parler la même langue.

A cette époque là, les mots étaient encore dotés de puissance magique : une parole prononcée avait le pouvoir de créer ou de détruire.

Une fois, il arriva qu'une conversation s'engagea entre le Renard et le Lièvre. Le Renard n'arrêtait pas de répéter le mot "Obscurité". A chaque fois qu'il prononçait cette parole, la nuit tombait sur le monde. le Renard appréciait cet état des choses car l'obscurité lui permettait de dérober leurs provisions aux hommes sans se faire repérer.
Mais le Lièvre, tout au contraire, répétait le mot "Jour" car ce n'est qu'en pleine lumière qu'il pouvait trouver de quoi se nourrir.
Le monde plongeait donc dans les ténèbres ou s'illuminait à chaque fois que le Renard ou que le Lièvre ouvrait la bouche.
Finalement, comme la parole prononcée par le Lièvre était plus puissante que celle du Renard, le Jour triompha. Cette alternance jour-nuit continua malgré tout à être observée, permettant à chacun des animaux de se nourrir et de s'activer au moment qui lui convient le mieux...

Dessin d'un renard sur fond bleu représentant la nuit à côté d'un lièvre sur fond jaune représentant le jour
source



Cette légende existe avec différents animaux, un Corbeau pouvant remplacer le Lièvre.

Ainsi, dans une version on peut lire :

Un jour, le corbeau, fatigué de toujours buter contre les falaises en rejoignant son nid, se met à dire: «kraurudlorpok, kraumalauli: qu’il y ait de la lumière.» Le renard, qui ne chasse que durant la nuit, lui répond: «unnuartuinar, unnuartuinar: non, rien que la nuit, rien que la nuit.»
(rapporté par Frédéric Laugrand)

Dans une troisième version, c'est le renard qui demande le jour, tandis que l'ours brun souhaite la nuit. Et la légende de conclure que, le renard étant un grand magicien, c'est lui qui fit apparaître la lumière. Voilà pourquoi les Inuits honorerait le Renard polaire comme le créateur de la lumière...


Pour en savoir plus, vous pouvez consulter un article à propos de la nuit inuite et de ses légendes

 

mardi 27 août 2019

Dox et Lounard

En principe, les animaux de différentes espèces ne peuvent pas se reproduire entre elles. Il existe cependant de rares cas, des exceptions nommées "hybrides".
Les plus connues sont par exemple le mulet et la mule, issus d'une jument et d'un âne. Vous connaissez aussi peut-être le tigron (lionne + tigre ) ou le ligre ( lion + tigresse ), le crocotte (loup/louve + chien/ne), cochonglier ou sanglochon (sanglier/ cochon+ laie /truie).

Pour le renard, la plupart des spécialistes s'accordent à dire que l'hybridation est impossible.
Pourtant, l'histoire évoque quelques cas d'hybrides. Impossible de savoir s'il s'agit de cas réels ou d'erreur de la part des auteurs, toujours est-il que deux hybridations sont évoquées :


  • Le Lounard, croisement entre un/e loup/louve et un renard/e. 

Illustration d'un lounard par Ferdinand Bauer (18e siècle)
source

  • Le croisement entre un/e chien/ne et un/e renard/e, appelé en anglais dox (dog + fox). Je n'ai pas trouvé l'équivalent en français... on pourrait inventer un terme comme "chiennard" mais avouez que "dox", ça sonne mieux ! 
Portrait d'un dox par Edwin Landseer (début 19e)

Après tout, pourquoi chercher si ces hybrides sont possibles ou non ? J'aime autant y croire et rêver un peu, et vous ?


lundi 26 août 2019

Compère renard

La bande dessinée Sylvain et Sylvette, créée en 1941 par Maurice Cuvillie, raconte les aventures de d'un frère et d'une soeur éponymes, qui vivent dans une petite maison campagnarde, entourés de gentils animaux.
Leur vie serait trop douce s'ils n'étaient pas enquiquinés par quatre Compères, des vilains animaux habitant ensemble dans une grotte, non loin de chez eux : le Loup, l'Ours, le Sanglier et le Renard.






Renard est le plus malin des Compères : c'est toujours lui qui a des idées pour embêter Sylvain et Sylvette...

Malheureusement pour lui, souvent, ses plans tombent à l'eau et il entraîne les Compères dans un traquenard !


Sa plus grande ennemie est la chèvre Blanchette, qui lui envoie des coups de cornes tels qu'il finit chaque aventure par un vol plané mémorable...


dimanche 25 août 2019

L'enfant au renard de Plutarque

Plutarque (philosophe grec de l'Antiquité), en parlant des enfants de Sparte, raconte à leur propos cette anecdote :

"Au reste, ces enfants, quand ils dérobaient, craignaient si fort d'être découverts, qu'un d'eux, à ce qu'on rapporte, ayant pris un renardeau qu'il avait caché sous sa robe, se laissa déchirer le ventre par cet animal à coups d'ongles et de dents, sans jeter un seul cri, et aima mieux mourir que d'être découvert."


source

Cette anecdote est censée prouver l'éducation rigoureuse et le stoïcisme des enfants spartiates.

D'après les historiens antiques, les Spartiates envoyaient leurs enfants voler : être capable de dérober faisait partie des aptitudes qu'on leur inculquait.  Le vol appartenait peut-être à un rituel : les enfants étaient envoyés voler au cours de certaines fêtes, ou peut-être de rituels initiatiques.

De plus, le vol de ce renardeau indique probablement que les Spartiates avaient des renards domestiques. Comment un enfant aurait-il pu voler un renard, animal sauvage qui n'appartient à personne ? Pour dérober, il faut qu'il y ait appartenance. Le renard avait donc un propriétaire.

En outre, cette anecdote explique que les enfants de Sparte se devaient d'être tellement forts (physiquement, psychologiquement...) qu'il fallait qu'ils soient capables de supporter les morsures d'un fauve, pour accomplir jusqu'au bout leur tâche (voler, sans être pris en flagrant délit).
 Vous connaissez peut-être l'expression : "Il faut souffrir pour être belle", et bien maintenez vous pourrez dire "Il faut souffrir pour être Spartiate"

Enfin, le choix du renard, comme objet du vol, a certainement un sens symbolique : comme vous le savez si bien, le renard est le symbole de la ruse, de la fourberie. Autrement dit, l'enfant spartiate devait savoir faire preuve de ruse, notamment quand il volait pour le compte de sa communauté.

source
Jean Ducat, qui a écrit un article à propos de cette anecdote, résume :
"L'histoire du jeune garçon Spartiate dévoré vivant par un renardeau qu'il tenait caché sous son manteau reste encore aujourd'hui une des plus célèbres de celles que nous avons héritées de l'Antiquité. En expliquer le sens revient à répondre à deux questions. Pourquoi le renard ? Il est le symbole de la ruse, ruse dont les auteurs classiques faisaient une caractéristique des Spartiates en général, et tout spécialement des garçons Spartiates pendant leur éducation, au cours de laquelle ils étaient astreints à voler. Pourquoi les morsures ? Celles-ci nous renvoient d'abord à la flagellation à l'autel d'Orthia, et, par delà, à certaines formes de « torture » attestées dans l'initiation des jeunes dans certaines sociétés archaïques."

Si vous en avez la curiosité et le temps, vous pouvez lire l'article en entier en cliquant ici. Il est très intéressant mais un peu long (j'ai essayé de vous en sortir les grandes lignes, et ce qui, pour moi, faisait le plus sens).