mardi 5 septembre 2023

Proverbes

Voilà quelques proverbes et dictons sur les lapins / lièvres.
 
En lien avec la chasse
 -On n'attrape pas de lièvre avec un tambour. = mieux vaut agir avec discrétion plutôt que de se faire remarquer.
 Dans le même sens :  Un chien qui aboie n'attrape pas de lièvre.
 - Beaucoup de chiens, c'est la mort du lièvre = quand on est seul contre maints détracteurs, on ne peut triompher
- Qui chasse deux lièvres n'en prend pas un = ça ne sert à rien de faire plusieurs tâches en même temps, chaque chose en son temps.
De même : Mieux vaut un lièvre pris que trois lièvres qui courent.
- D'abord, capture ton lièvre = commence par avoir les moyens nécessaire avant d'entreprendre quelque chose.
 Dans le même sens : C'est viande mal prête que lièvre en buisson il ne faut pas se flatter trop tôt du succès, il ne faut pas disposer d’une chose avant d’être assuré de sa possession
 - Le lièvre revient toujours à son gîte = on finit toujours par trouver celui qu'on attend, à force de patience
- Pour manger lièvre ou lapin, il faut sentir vesse de chien.
- Pour prendre le lièvre du pays, il faut le chien du pays = chaque problème a sa propre solution
- Mener une vie de lièvre = être poursuivi, harcelé, tourmenté.
- Se faire tirer comme des lapins = être pris pour cible  
-Le coup du lapin = coup violent sur la nuque. Au sens figuré = traîtrise, coup bas
- Si les lièvres avaient des fusils, on n’en tuerait pas tant = tout est relatif, les "forts" sont ceux qui ont le pouvoir de leur côté.
- Lever un lièvre = découvrir un problème inattendu ou soulever un point embarrassant (par référence à l'expression de chasse, où "lever un lièvre" signifie "débusquer un lièvre")
- Prendre le lièvre au gîte = prendre quelqu’un au dépourvu
- Gentilhomme à lièvre = gentilhomme qui avait peu de revenu, et  devait se contenter, pour vivre, de sa chasse (le lièvre restant un petit gibier)
- Prendre le lièvre au corps =  aller directement à l'essentiel (comme le lévrier qui attrape le lièvre par le corps), prendre le taureau par les cornes 
- Courir le même lièvre = avoir le même but, ambitionner la même place, aimer la même femme...
- C'est là que gît le lièvre =  c'est là le secret, le nœud de l'affaire
- En peau de lapin = quelque chose de peu de valeur, car le lapin n'était pas un gibier très "riche"
Dans le même sens : ne pas valoir un pet de lapin
 - En petit buisson trouve-t-on grand lièvre ? = il ne faut rien attendre des simples d'esprit.
- Pour attraper renard ou lièvre, il faut se lever de grand matin
- Quand on voit se dresser les oreilles du lièvre, il n'est pas trop tôt de l'assommer = mieux vaut régler un problème tout de suite avant qu'il détale et devienne hors de portée, difficile à résoudre
De même : Pendant que le chien se gratte, le lièvre s'échappe 
- L'un bat le buisson, l'autre prend le lièvre = ça ne sert à rien de brasser du vent.
- Un chien de cuisine n'est jamais un bon chasseur de lapin (proverbe espagnol)
- Avec une balle, deux lièvres = faire d'une pierre deux coups

 
Nature morte au pot à oille (Jean Siméon Chardin, XVIIIe s.)

 
En lien avec la rapidité :
 - Courir avec les lièvres et chasser avec les chiens = être en bon terme avec des partis opposés
- Courir / détaler/ être rapide comme un lièvre 
- Avoir une mémoire de lièvre, qui se perd en courant = avoir une très mauvaise mémoire, oublier très promptement (On disait autrefois "mémoire de connil", comme on dirait maintenant "mémoire de poisson rouge", "tête de linotte")
 
Peinture de Carry Akroyd

 

 
En lien avec la couardise
 - Être peureux comme un lièvre = détaler au moindre danger
 - Faire sa peau de lapin = se trouver des excuses, s'esquiver
 -L'homme valeureux est comme le chat, le poltron comme le lièvre. (Proverbe russe)
-Bien des gens ont la bouche du lion, et le cœur du lièvre = il est facile de se vanter quand on est un trouillard (Proverbe danois)
- On ne fait pas un lion d'un lièvre.
- Les lièvres mêmes insultent le lion... quand il est mort
 - Être comme un lapin pris dans les phares = être pétrifié de peur comme un lapin qui traverse une route et est aveuglé par une voiture
 -Même si tu n'aimes pas le lièvre, reconnais au moins qu'il court vite = reconnaît les atouts de tes ennemis (Proverbe burkinabè)
- Le lièvre court devant le renard, et la grenouille devant le lièvre. (Proverbe russe, aussi en lien avec la couardise comme dans la fable des grenouilles et du lièvre)
 -Le lièvre compte sur ses jambes, le loup sur ses dents = chacun survit comme il peut. (Proverbe chinois)
- Lâche/poltron/peureux comme un lièvre 
- Trembler comme un lièvre 
- Cœur de lièvre/ âme de lièvre 
- Un lièvre effrayé a peur d'un buisson 
- Un voleur est comme un lièvre : il a peur de son ombre. 
 
Illustration de Lizi Angel

 
 Autres :
 - Il n'y a pas de méchant lièvre ni de petit loup = chacun sa nature, difficile d'en changer.
Dans la même idée :  Le chat aime à chasser la souris, et le chien à chasser le lapin
- Conturbie, Bresolettes et Prépotin, ne peuvent à elles trois nourrir un lapin =  se dit de paroisses stériles et pauvres, par allusion à trois villages normands. 
- Le mariage de la carpe et du lapin = choses incompatibles, la carpe vivant dans la mer, le lapin sur la terre
- Acheter le chat pour le lièvre = conclure un marché sans regarder les détails, sans lire les petits astérisques et les petites écritures ^^
-Bailler le lièvre par l'oreille =  amuser quelqu'un, le leurrer, le tromper; lui faire de belles promesses
- Être propre comme un lapin = d'une propreté remarquable.
-Poser un lapin = manquer un rendez-vous (amoureux), souvent de manière intentionnelle. Le wiktionnaire donne cette explication : "Cet animal étant symbole de fécondité, [s]on absence signifie donc la pauvreté. À la fin du XIXe siècle, poser un lapin signifie « ne pas rétribuer les faveurs d’une fille », ou plus généralement partir sans payer. Le sens a petit à petit dérivé vers celui de « abandonner un rendez-vous sans avertir la personne avec qui le rendez-vous a été fixé. »"
- Bouffer du lapin = se faire poser un lapin.
- Avoir les yeux comme un lapin russe/ avoir des yeux de lapin blanc = avoir les yeux rouges, fatigués
- Un lapin de corridor = un laquais, un domestique
- À chaque vérité qu'un menteur dit, il lui passe un lièvre entre les jambes.
- Sortir un lapin de son chapeau : Faire une annonce inattendue, adopter une nouvelle stratégie afin de déstabiliser son adversaire, de renverser la situation. 
- Une vache prend bien un lièvre =  la patience vient à bout de tout 
- Dormir comme un lièvre = avoir le sommeil léger (référence à la croyance selon laquelle le lièvre dort les yeux ouverts pour pouvoir détaler plus vite) 

Proverbes étrangers 
 - Celui qui est intelligent jauge bien la taille du lièvre avant de commencer à partager sa chair.  (proverbe burkinabè
-Un piège qui prend le lièvre n'attrape pas l'éléphant. (proverbe beti, Cameroun)
- Un lapin rusé aura trois ouvertures dans sa tanière. (proverbe chinois)
- Quand un renard boite, le vieux lapin saute. (proverbe amérindien)
- En criant lapin = en un rien de temps (proverbe québécois)
- Les affaires de la chèvre ne sont pas affaires de lapins (proverbe créole, notamment guadeloupéen)
- Tu viens avec un chat et tu l'appelles lapin (proverbe camerounais)
 
Un super magasin vient d'ouvrir ! // Il s'appelle "Créer un animal" // J'ai maintenant un lapin ! // Qui me mutile

lundi 4 septembre 2023

Lapinous dans les contes

Vous le savez, hormis la fable, un autre genre littéraire prend son essor au XVIIe siècle : le conte de fées. De grands folkloristes recueillent les contes populaires et les compilent dans des ouvrages : voilà le travail auquel s'attellent par exemple les frères Grimm en Allemagne, Charles Perrault en France, Hans Christian  Andersen au Danemark, Jørgen Moe et Peter Christen Asbjørnsen en Norvège, Antoine Galland pour les Mille et une Nuit... D'autres, notamment des femmes, inventent de nouvelles histoires à partir de ces éléments : Mme Leprince de Beaumont, Mme d'Aulnoy... etc. 

Voyons un peu quelle place occupe le lapin dans les contes de fées. (Cliquez sur les titres pour lire les contes en entier)

   La Fiancée du Petit Lapin, recueilli par les frères Grimm (que nous avions évoqué l'an dernier pendant l'Eté corbeau) parle d'une femme et de sa fille, dont les choux du potager sont grignotés par un lapin. La mère envoie la fillette chasser le lapin, mais celui-ci persiste : "Viens, fillette, dit le lapin, mets-toi sur ma queue de petit lapin et suis-moi dans ma chaumière de petit lapin." Pendant trois jours il lui sert cette réponse jusqu'à ce que la petite cède et grimpe sur sa queue. Arrivés dans la chaumière du lapin, celui-ci organise leurs noces et invité tous les animaux de la forêt. Les convives sont bien joyeux, sauf la fiancée qui est si triste et se sent si peu à sa place qu'elle finit par fabriquer une poupée de paille pour laisser à sa place et à s'enfuir pour rentrer chez elle.
 
(source)
***
 
Dans Les Coureurs d'Ansersen, le lièvre a remporté le premier prix d'une course. ça lui paraît normal d'avoir gagné, toutefois il ne comprend pas que les juges aient donné la deuxième place à l'escargot. 
Mais celui-ci réplique : "Je sais une chose: ce qui faisait courir le lièvre comme un dératé, c'est la pure couardise; partout, il voit des ennemis et du danger. Moi, au contraire, j'ai choisi la course comme but de ma vie"
 
En fait, au fil du conte, on comprend que les juges ne sont pas si impartiales que ça !
Ainsi, voilà sur quoi s'est basé la vieille borne :
 "Cette fois, comme nous étions le 12 du mois, j'ai suivi les lettres de l'alphabet depuis l'a, et j'ai compté jusqu'à douze; j'étais arrivé à l: C'était donc au lièvre que revenait le premier prix. Quant au second, j'ai recommencé mon petit manège; et, comme il était trois heures au moment du vote, je me suis arrêté au c et j'ai donné mon suffrage au colimaçon."

Quant au mulet, il s'est basé sur la beauté du lièvre et sur son apparence qui le fait ressembler à un ânon : "Or qu'y a-t-il au monde de plus beau que les longues oreilles du lièvre, si mobiles, si flexibles? C'est un vrai plaisir que de les voir retomber jusqu'au milieu du dos; il me semblait que je me revoyais tel que j'étais aux jours de ma plus tendre enfance"
 
Illustration d'Yann Dargent

 
***
 
Illustration de Jonas Lauströer

 
Le lièvre et le hérisson, des frères Grimm présente aussi le lièvre comme un coureur rapide. Il s'agit d'une variante d'un conte répandu de part le monde : un animal rapide et un animal lent se battent à la course. Le rapide (ici le lièvre) court comme un fou jusqu'à la ligne d'arrivée. Le lent (ici le hérisson) a demandé à un confrère de se placer à la ligne d'arrivée à sa place : dupé le rapide croit que le lent a couru plus vite que lui et demande à recommencer... et recommencer... et recommencer... jusqu'à ce qu'il meure d'épuisement alors que l'animal lent n'a pas bougé d'un pouce: il a gagné car il s'est montré rusé. 
(Quand j'étais petite, dans un livre de contes d'Haïti, je lisais une version qui remplaçait le lièvre et le hérisson par un cheval et des escargots)

***
Dans Le Griffon de Grimm, le héros doit accomplir diverses tâches pour qu'un roi accepte de lui céder la main de sa fille. Parmi ces épreuves, il doit garder un troupeau de cent lièvres sans en perdre un seul pendant toute une journée. Il y parvient grâce à l'aide d'un farfadet qui lui donne un sifflet magique, destiné à rappeler les lièvres vagabonds. 

Le même motif se retrouve dans Le Panier de Pêches d'Adolphe Orrain (un folkloriste breton).

***
 
Les Sept Souabes (encore de Grimm) nous parle de sept compagnons qui décident de quitter leur Souabe natale (une région dans le Sud-Ouest de l'Allemagne) pour découvrir le monde. Mais ceux sont sept couards qui ont peur de tout : d'une mouche, d'un scarabée ou d'un frelon, d'un râteau et bien plus effrayant encore, d'un lièvre qui  "dormait au soleil, oreilles pointées et ses yeux vitreux grands ouverts. À la vue de cette bête effrayante et sauvage, ils prirent peur et tinrent conseil pour savoir ce qu'ils allaient faire et quelle était la conduite la moins dangereuse à suivre. Car s'ils se mettaient à fuir, il était à craindre que le monstre les suivît et les avalât avec la peau et les os".
Les Sept Souabes l'affrontent comme s'il s'agissait d'un dragon, mais ils causent tant de tintouin en se préparant et en criant des cris de guerre que le lièvre se réveille, prend peur et détale.
 

Ce conte, assez peu connu en France,  tire probablement son origine de railleries de voisinage, qu'auraient adressées les autres régions frontalières de la Souabe, notamment la Bavière. On trouve des mentions de 7 ou 9 Souabes couards dès le XIVe s. dans des dictons, des chansons... etc. Aujourd'hui, cette histoire est toujours vivace : en Souabe, lors des Narrensprung (défilé de fous pendant Carnaval), il n'est pas rare de voir des hommes déguisés en sept Souabes poursuivre un lapin. 

 ***
Dans Gnaste et ses trois fils (Grimm encore), un conte très court, on assiste à des événements invraisemblables :  c'est l'histoire de trois frères, l'un aveugle, l'autre paralytique et le dernier nu comme un vers. Un jour, "ils aperçurent un lièvre que l’aveugle tira, que le paralytique ramassa et que le nu comme un ver mis dans sa poche" Si ces miracles ne sont pas signes que ce lièvre était merveilleux, je ne sais pas à quoi ils riment ! 
***
Au début du Prince Chéri, par Mme Leprince de Beaumont, un Roi parti à la chasse sauve un petit lapin blanc que ses chiens allaient tuer. Il le ramène chez lui pour le soigner. La nuit, le lapin se transforme en fée, laquelle explique qu'elle avait pris cette forme pour voir si le Roi avait le coeur bon. Comme tel est le cas, elle exauce un de ses souhaits. 
(On voit que bien des années après la fin de la culture celte, le lien entre fée et lapin reste vivace !)

source


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Les Trois Frères (de Grimm), raconte l'histoire d'un homme qui veut léguer sa fortune au plus méritant de ses trois fils. Chacun part en apprentissage pour cultiver ses talents. Quand ils reviennent pour revendiquer leur héritage, l'un d'eux est devenu barbier
"Il vint à passer un lièvre courant dans la plaine. « Parbleu, dit le barbier, celui-ci vient comme marée en carême. » Saisissant son plat à barbe et son savon, il prépara de la mousse jusqu'à ce que l'animal fut tout près, et, courant après lui, il le savonna à la course et lui rasa la moustache sans l'arrêter, sans le couper le moins du monde ni lui déranger un poil sur le reste du corps."
 
Ici, le lièvre montre combien le garçon est rapide et efficace dans son métier !

Illustration de Curt Liebich
 
***
Dans Pinocchio de Carlo Collodi, les lapins apparaissent comme des émissaires de la mort. Ainsi, un jour où Pinocchio refuse de prendre un médicament qui est censé le guérir,  "la porte de la chambre s’ouvrit toute grande, et entrèrent quatre Lapins, noirs comme l’encre, portant sur leurs épaules un petit cercueil.
— Que me voulez-vous ? cria Pinocchio en se redressant sur son lit, épouvanté.
— Nous venons te chercher, répondit le plus gros des Lapins.
— Me chercher ?... Mais je ne suis pas encore mort !...
— Pas encore, mais il ne te reste plus que quelques minutes à vivre puisque tu as refusé de prendre le médicament qui t’aurait guéri de la fièvre !...
— Ô ma Fée, ma bonne Fée, se mit alors à crier Pinocchio, donnez-moi tout de suite ce verre !... Dépêchez-vous, par pitié, je ne veux pas mourir, non… je ne veux pas mourir...
Et il prit le verre à deux mains et le vida d’un trait.
— Dommage ! dirent les Lapins. Cette fois, nous aurons fait le voyage pour rien.
Et, remettant le cercueil sur leurs épaules, ils sortirent de la chambre en grommelant entre leurs dents"

Véritables hérauts de la mort ou mascarade ? Toujours est-il que grâce à eux, Pinocchio se montre obéissant.
 
Illustration de Roberto Innocenti
***
Pour finir, dans Rumplestiltskin (de Grimm) on trouve une charmante expression pour décrire la lisière de la forêt : wo Fuchs und Has sich gute Nacht sagen c'est à dire "où le Renard et le Lièvre se disent bonsoir". C'est joliment dit, non ? 

Par ailleurs, pour moi, lapins et conte riment avec Chat Botté (de Perrault) : ce sont bien des lapins que le malicieux chat attrape pour en faire don au Roi, de la part de son maître le "Marquis de Carrabas"
 
Sur cette illustration de Carl Offterdinger (XIXe s.), le chat ruse pour endormir la prudence des lapins



dimanche 3 septembre 2023

Lapins et lièvres dans les fables de La Fontaine

 Le XVIIe siècle voit le genre de la fable revenir au goût du jour, notamment dans la bonne société qui se plaît à lire ces récits poétiques et moralisés. Bien entendu, Jean de La Fontaine reste le plus connu (et le plus prolixe) des fabulistes. Voyons un peu comment il traite les lapinous dans ses poèmes. (Cliquez sur chaque titre pour lire la fable en entier, si le coeur vous en dit)

Dans Les Lapins (ou le Discours à M. de La Rochefoucault), il évoque des lapins comme des bêtes peureuses mais qui oublient bien vite leur crainte
Je foudroie à discrétion
Un lapin qui n’y pensait guère.
Je vois fuir aussitôt toute la nation
Des lapins qui, sur la bruyère,
L’œil éveillé, l’oreille au guet,
S’égayaient, et de thym parfumaient leur banquet.
Le bruit du coup fait que la bande
S’en va chercher sa sûreté
Dans la souterraine cité ;
Mais le danger s’oublie, et cette peur si grande
S’évanouit bientôt : je revois les lapins,
Plus gais qu’auparavant, revenir sous mes mains
 
(illustrateur inconnu)


Dans Les Oreilles du Lièvre, le lièvre est encore montré comme un trouillard. Le Lion, roi des animaux, décide de bannir de son royaume tous les animaux cornus. Le lièvre, de peur qu'on prenne ses oreilles pour des cornes, préfère s'exiler... Mais ce lièvre est aussi un sage :  il sait que devant plus fort que lui, même s'il tente de se justifier, il aura toujours tort...
 
Réclame du XIXe s. (source)

 
 Au contraire, dans Le Lion s'en allant en guerre, on nous montre un monarque juste et préoccupé par tous ses sujets : alors qu'il part à la guerre et requiert l'aide de tous ses sujets, on conseille au roi Lion de laisser au pays l'âne badaud et le lièvre couard. Mais le Lion sait leur trouver un usage : l'âne sera trompette et le lièvre, au pied rapide, sera courrier.

Illustration de Marc Chagall (XXe s.)


Le Lièvre et la Perdrix qui a pour morale Il ne se faut jamais moquer des misérables: / Car qui peut s'assurer d'être toujours heureux ? décrit un lièvre attaqué par une meute de chien de chasse. Sa voisine la perdrix se moque de lui, jusqu'à ce qu'un autour lui règle son sort ! 
(Cette histoire a été reprise d'une fable de Phèdre, auteur latin du Ier siècle. Pour lire la version antique, vous pouvez cliquer ici)

Illustration de Benjamin Rabier (XXe s.)


Le Lièvre, une fois de plus, est vu comme un animal rapide (et trop confiant en lui, pour une fois) dans Le Lièvre et la Tortue que vous connaissez sans doute aussi bien que moi ! (Sachez que cette fable a d'abord été composée par Esope au VIIe s. av. J.C. Vous pouvez lire la version ancienne en cliquant ici)


 Version de Disney

Dans Le Jardinier et son Seigneur, un honnête jardinier se plaint au Seigneur de son bourg qu'un lièvre grignote ses légumes. Le Seigneur lui assure qu'il va lui régler son compte : on organise une partie de chasse dans le potager, et les chasseur causent bien des dégâts ! 
"...et les chiens et les gens
Firent plus de dégât en une heure de temps
Que n'en auraient fait en cent ans
Tous les lièvres de la province."

Illustration d'Auguste Delierre (XIXe s.) (source)


Si le sujet vous intéresse, vous pouvez lire d'autres fables d'Esope (plus anciennes, donc, qui datent de l'Antiquité) :

samedi 2 septembre 2023

Les Lièvres et les Grenouilles

 Aujourd'hui, je vous propose de découvrir les différentes versions d'une fable qui a été écrite et réécrite depuis l'Antiquité, ce qui prouve sa grande appréciation : l'histoire des Lièvres et des Grenouilles.
(Vous n'êtes pas obligé de toutes les lire, elles racontent toutes la même histoire, mais vous pourrez ainsi voir l'évolution des styles de chaque auteur 😉)
Enluminure d'un Speculum Historiale de Vincent de Beauvais (XIVe s.)


(grec, VIIe - VIe s. av. J-C)
 
Les lièvres s’étant un jour assemblés se désolaient entre eux d’avoir une vie si précaire et pleine de crainte : n’étaient-ils pas en effet la proie des hommes, des chiens, des aigles et de bien d’autres animaux ? Il valait donc mieux périr une bonne fois que de vivre dans la terreur. Cette résolution prise, ils s’élancent en même temps vers l’étang, pour s’y jeter et s’y noyer. Mais les grenouilles, accroupies autour de l’étang, n’eurent pas plus tôt perçu le bruit de leur course qu’elles sautèrent dans l’eau. Alors un des lièvres, qui paraissait être plus fin que les autres, dit : « Arrêtez, camarades ; ne vous faites pas de mal ; car, vous venez de le voir, il y a des animaux plus peureux encore que nous. »

Cette fable montre que les malheureux se consolent en voyant des gens plus malheureux qu’eux.


L'homme et les chiens courent après les lièvres qui effraient les grenouilles tout à gauche dans cette enluminure d'un Isopet (XIVe s.)



(Latin, Ier s.)
 
Qui vit dans la crainte est malheureux.
Que celui qui ne peut supporter son malheur considère les autres & apprenne à souffrir. Un jour dans les bois, les lièvres épouvantés par un grand bruit, dirent hautement que troublés par des alarmes continuelles, ils voulaient mettre fin à leur vie. Aussitôt, ces malheureux furent à un étang pour s’y précipiter : à leur arrivée, les Grenouilles effrayées, fuient, se culbutent, se cachent dans les herbes. Ho ho, dit l’un d’eux, en voilà d’autres que la peur tyrannise ; comme eux supportons la vie.
 
 
 (Romain de langue grecque, Ier-IIe s.)
 
 
Enluminure du Speculum Historiale de Vincent de Beauvais (XIVe s.)
 
(ancien  français, XIIe s.) 
 
 Des Lièvres è des Raines
 
Ci dist que Lievre s’assanlèrent
À pallement: si esgardèrent
Q’en autre teire s’en ireient,
Fors de la grêve ù ils esteient;
Car trop furent en grant dolur
D’Omes è de Chiens orent pour,
Si nes les voleient plus sufri,
Pur ço s’en vorent fors issir.

Li saige Lièvre lor diseient
Que folie ert quanqu’il quereient
A issir de la quenoissance
U il èrent nurri d’enfance.
Li Autres ne les vodrent creire,
Tuit ensanle vindrent lur eire;
A une mare sunt venu,
Gardent de loin si unt véu
Raines qui furent ensambléez,
De paour d’eaus sunt effréez,
Dedenz l’iave se vunt plunjier.
Dès quel les virent aprismier.

Uns Lièvres les a appelez,
Segnur, fet-il, or esgardez
Par les Reines que vus véez
Qui poor unt ; vus purpenssez
Que nus aluns quérant folie,
Que nostre grêve avuns guerpie
Pur estre aillurs miex à seurtez,
Jamès teir ne truverez
U l’en ne dut aucune rien,
R’aluns nus en si feruns bien ;
A tant li Lièvre returnèrent
En lur cuntrée s’en r’alèrent.

De ce se deivent purpenser
Cil qui se voelent remuer
E lor ancien liu guerpir
Qui lor en puet après venir ;
Jamais pays ne toverunt
N’en cele terre ne venrunt
K’il puissent estre sanz poour,
Ou sanz traveil, u sanz dolour.


Enluminure des Heures de Jeanne de France (XVe s.)

Adaptation en français moderne :

Un jour, les lièvres s’assemblèrent
En parlement et décidèrent
Qu’en d’autres terres ils s’en iraient,
Loin de l’endroit où ils vivaient ;
De trop de maux les accablaient
Hommes et chiens qu’ils redoutaient
Et ne voulant plus en souffrir
Leur seul choix restait de partir.

Tous les sages lièvres leur dirent
Que c’était folie de s’enfuir
Loin de ces terres de connaissance
Qui avaient nourri leur enfance.
Mais les autres n’écoutèrent rien
Et se mirent bientôt en chemin.
Lors, près d’une mare, venus
A distance, ils ont aperçu
Des grenouilles en grande assemblée.
Effrayées par leur arrivée,
Elles plongèrent de tous côtés,
Sitôt qu’ils se furent approchés.

Voyant cela, un lièvre dit :
« Seigneur, retenez-bien ceci
Par les grenouilles de ce lieu
Et qui s’effrayent de bien peu.
Quelle grand folie avons commis
En quittant notre cher abri,
Cherchant ailleurs sureté,
Quand nulle terre on ne peut trouver
Où ne survienne aucun dommage.
Rentrons-chez nous, c’est le plus sage. »
Sur ce, les lièvres retournèrent
En leur contrée et en leur terre.

MORALITÉ

De cela doivent méditer
Tous ceux qui veulent s’exiler
Et partir loin de chez eux,
A ce qui peut leur advenir :
Jamais pays ne trouveront
Ni terre ici-bas, ne verront
Où ils puissent vivre sans peur
Ou sans efforts ou sans douleur.

Enluminure de l'Ysopet de Lyon (XIIIe s.)



(français, XVIIe s.)

Un Lièvre en son gîte songeait
(Car que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ?) ;
Dans un profond ennui ce Lièvre se plongeait :
Cet animal est triste, et la crainte le ronge.
          Les gens de naturel peureux
          Sont, disait-il, bien malheureux :
Ils ne sauraient manger morceau qui leur profite.
Jamais un plaisir pur ; toujours assauts divers.
Voilà comme je vis : cette crainte maudite
M’empêche de dormir, sinon les yeux ouverts.
Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle.
          Et la peur se corrige-t-elle ?
          Je crois même qu’en bonne foi
          Les hommes ont peur comme moi.
          Ainsi raisonnait notre Lièvre,
          Et cependant faisait le guet.
          Il était douteux, inquiet ;
Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre.
          Le mélancolique animal,
          En rêvant à cette matière,
Entend un léger bruit : ce lui fut un signal
          Pour s’enfuir devers  sa tanière.
Il s’en alla passer sur le bord d’un étang :
Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes ;
Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes.
          Oh ! dit-il, j’en fais faire autant
          Qu’on m’en fait faire
! Ma présence
Effraie aussi les gens ! je mets l’alarme au camp !
          Et d’où me vient cette vaillance ?
Comment ! des animaux qui tremblent devant moi !
          Je suis donc un foudre de guerre ?
Il n’est, je le vois bien, si poltron sur la terre,
Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi.
 
Gravure de François Chauveau (XVIIe s.)



(Français, XVIIe s. : mise en quatrain des fables d'Esope)
 
Saisis d’une frayeur qui leur causait la fièvre,
Les Lièvres se jetant dans une mare tous

Aux Grenouilles font peur : Courage, dit un Lièvre,
Il est des Animaux plus timides que nous.
 
 
Illustration de Gustave Doré (XIXe s.)
 
Au XIXe s., l'anglais Thomas Bewick traduit la fable d'Esope mais lui donne une nouvelle morale: Il n'y a pas à contester l'Ordre et les Décrets de la Providence. Puisqu'Elle nous a conçu, elle sait ce qui est le plus approprié pour nous, et le lot de chaque homme (bien compris et maîtrisé) est indubitablement le meilleur. 

Nous ne connaissons pas la moitié des misères humaines, 
Les imbéciles pensent avec vanité qu'aucun chagrin n'est aussi grand que le leur, 
Mais regardez le monde, et vous apprendrez à mieux supporter
Les mauvaises fortunes, car tous les hommes les partage.

Illustration de Benjamin Rabier (XXe s.)


Conclusion :
Cette fable a traversé les siècles mais sa moralité a évolué avec le temps. Pour Esope, il s'agit de montrer que l'Homme se plaît à penser qu'il est des gens plus malheureux que lui. 
Phèdre invite à surmonter sa peur, car la peur nous empêche de bien vivre.
Babrius sous-entends qu'on trouve toujours pire (poltron) que soit.
Pour Marie de France, il ne sert à rien de s'exiler pour chercher loin de chez soi une El Dorado : mis à part au Paradis, la douleur et la peur vous sont le pain quotidien de tous les mortels, où qu'ils vivent.
Pour La Fontaine, on ne peut se guérir de sa peur... mais on peut reprendre courage en pensant que les peurs sont relatives : les grenouilles ne connaîtront peut-être pas les mêmes craintes que le lièvre, mais elles ont peur de lui. Chacun ses peurs et même les plus poltrons peuvent paraître courageux quand ils effraient quelqu'un d'autre. 
Thomas Bewick, enfin, donne une dimension métaphysique à ce texte en rappelant que si Dieu nous a créé ainsi (poltron ou non), Il a ses raisons. Par ailleurs, chacun partage les mêmes maux, il suffit de regarder autour de soi pour le comprendre.

vendredi 1 septembre 2023

Lièvre et lapin dans les Livres d'Emblèmes

 Au XVIe et au XVIIe siècle, les Livres d'Emblèmes ont connu une grande notoriété. Il s'agit de recueil d'images allégoriques plus ou moins énigmatiques, inspirées notamment par les kabbales, société secrètes, alchimistes et autres groupes mystiques. Ces images peuvent donner des petites morales ou tout simplement représenter des symboles (à utiliser par les artistes par exemple, ou que les observateurs peuvent reprendre pour analyser dans les détails les messages cachées de certaines images. 


Disons que ce sont un peu les ancêtres de l'image d'Epinal ! 
On retrouve le lapin dans les Livres d'Emblème bien évidemment. Par exemple...

Dans l'Iconographie de Cesare Ripa, le lapin est présent auprès de la Fécondité...

 De la superstition :
(source)
La superstition  "est mêlée d'une peur honteuse qu'il [le superstitieux] garde cachée dans sa poitrine : dont le Lièvre est une figure. Debout à gauche près du cœur, car le cœur des hommes superstitieux bat comme le lièvre craintif". "En plus de cela, les personnes craintives sont aussi superstitieuses
 
Et enfin la Banqueroute


Un lièvre représente qu'un homme qui a fait banqueroute a peur de tout le monde, comme le lièvre (des usuriers, huissiers, greffiers...) Il est prêt à détaler à la moindre alerte.
 
 ***
Dans la Symbolographica de Jacob Bosch, (XVIIIe s.) le lièvre est associé à la devise "L'ardu (est) plus facile". On voit un lièvre monter en courant une pente raide, ce qui montre qu'il grimpe facilement, sans se soucier des difficulté. Bien entendu, la devise constitue un joli oxymore : deux mots contraires mis bout à bout. Mais elle tend aussi à prouver :
- que nous avons tendance à faire compliqué quand tout pourrait être simple ! (Mais après tout, n'est-ce pas là le but des sociétés secrètes : écrire de manière complexe les choses simples pour éviter que les non-initiés lisent leurs messages ?)
- que le lièvre aime relever les défis 😉