dimanche 7 juillet 2019

Comment naquit le renard

Pour aider Adam et Ève à vivre dans le monde terrestre, après les avoir expulsé d’Eden, Dieu leur donne un bâton et leur dit d’en frapper la mer. Lorsqu’Adam frappe pour la première fois, un tout petit coup, une brebis naît de l’écume : c’est elle qui fournira aux hommes à manger, à boire et de quoi se vêtir. Ève pense que si elle donne un grand coup avec la baguette, il sortira une brebis plus grosse que celle d’Adam, voire tout un troupeau. Mais lorsqu’elle frappe la mer de toutes ses forces, c’est Ysengrin qui en sort et se met à courir après la brebis. Alors, Adam donne à nouveau un petit coup de baguette : apparaît le Chien qui pourchasse Ysengrin.


Dieu créant les animaux, 1480, fresques de l'église de Vittskövle, Suède

 Dès lors, chaque fois qu’Adam frappe les vagues, l’animal qui en sort est apprivoisé, tandis que les animaux créés par Eve s’enfuient dans la forêt :

« Entre autre en sort
le goupil, qui devient sauvage.
Il a le poil roux comme Renart,
il est très habile et âpre au gain :
par son intelligence il trompe
toutes les bêtes, autant qu'il en trouve.
Goupil veut dire Renart pour nous,
car il connaît tant de tours.
Tous ceux qui sont portés sur la ruse et la malice
sont désormais appelés Renart,
à cause de Renart le goupil. » 


La nef des vices pilotée par Renard(13e siècle)

Episode relaté dans le Roman de Renart, que vous pourrez retrouver en ligne ici. je vous conseille vivement de parcourir ce site qui propose le texte en ancien français et la traduction d'une grande partie du Roman !! 


samedi 6 juillet 2019

Renard le trickster

Dans l'imaginaire collectif (du moins dans celui que nous nourrissons en France, voire en Europe), le renard est associé à la ruse. Cette qualité n'est pas un hasard, puisqu'en réalité, il est vrai que l'animal sait faire preuve d'astuce, que ce soit pour rentrer dans un poulailler en dénichant une minuscule brèche ou pour échapper à des poursuivants.
Néanmoins la ruse reste un imaginaire, un symbole, de même qu'on attribue la méchanceté au loup, l'orgueil au paon ou l'entêtement à l'âne... Dans la vraie vie, un âne peut très bien être rusé et un renard têtu !

Le fait que le renard soit un rusé, dans les contes, les histoires, les fables... et ce depuis des millénaires, le lie à une catégorie de personnages qu'on appelle, en anglais "trickster". En français, nous pourrions traduire ce terme par "joueur de tour", "farceur", "truqueur" ou "fripon". 

Le personnage-type du trickster se retrouve dans nombre de civilisation, sous différents visages. Il présente souvent un aspect mystique, mais son principal élément de définition reste qu'il s'agit d'un personnage farceur, qui aime jouer des tours à autrui, soit par nécessité, soit pour venir en aide aux hommes (le trickster est souvent un voleur de feu : il ravit des pouvoirs aux dieux pour en faire cadeau aux humains), soit par simple plaisir.
Le trickster se reconnaît aussi par :
-son anthropomorphisme 
-son appétit insatiable (autant alimentaire que sexuel)
-le recours aux déguisements ou un pouvoir de métamorphose
-son côté hâbleur : il sait tenir des discours pour embobiner ceux qu'il cherche à berner.
-sa position d'entre-deux : ni vraiment homme ni vraiment animal ni vraiment dieu.
-la violation des tabous, des interdits et la propagation du désordre (parfois en vue d'établir un nouvel ordre).
-le retournement de situation : arrive toujours un moment ou le rusé devient victime de la ruse d'autrui (ou de la sienne). Il devient alors un tricked-trickster (trompeur trompé, autrement dit : arroseur arrosé). 
Le renard et le chat pèlerins, illustration par P. J. Billinghurst

Nous retrouvons tout cela chez Renart. Nous avons déjà parlé de son anthropomorphisme, de son entre-deux, de la possibilité qu'il devienne tricked-trickster et de son appétit alimentaire.
Son appétit sexuel n'est pas un secret non plus puisqu'il profite sans vergogne de la femme de son ennemi le loup et même de la reine la lionne.
Renart ne manque pas de se déguiser, que ce soit en moine, en ermite, en chevalier ou en pèlerin, pour mieux tromper ses cibles.
Son bagou n'est plus à démontrer non plus, vous n'avez qu'à vous souvenir de son aventure avec le corbeau et le fromage.
Il viole sans scrupule les tabous notamment en se moquant de la religion et sème le désordre à la cour du Roi Noble, le lion.
Renart et Tiécelin le corbeau

Dans d'autres civilisations, Renart est l'équivalent du coyote (peuples amérindiens), du lièvre (peuples africains) ou de certains demi-dieu comme Loki (mythologie nordique), Prométhée (mythologie grecque) ou Maui (mythologie polynésienne), qui sont tous trois des voleurs de feu. Merlin (mythologie celtique) ou même le Chat Botté, peuvent aussi être considéré comme des trickster.

vendredi 5 juillet 2019

La famille de Renart

Renart n'est pas le seul goupil du Roman dont il est le héros !

Voici une petite présentation de sa famille :

*Hermeline, sa femme

*Leurs trois enfants : Percehaie, Malebranche, et Renardel (ou Rovel)

*Rousse : la maman de Renart

*Grymbart : la soeur de Renart (dont le nom pourrait venir du germanique "grim" (cruel) et "bert" (célèbre)ou )

Vous le voyez aisément, les noms de ces renards, de même que la plupart des noms des personnages du Roman sont hautement symbolique.

A part Renart, les personnages qui apparaissent fréquemment sont Hermeline et les trois renardeaux. Rousse et Grymbart ne sont que rarement nommées.


source

Ensemble, ils habitent à Maupertuis (ou Malpertuis, littéralement "le mauvais trou") : il s'agit soit d'un terrier soit d'une forteresse, suivant les histoires. En effet, comme nous l'avons déjà vu, Renart est à la fois humain et animal.

jeudi 4 juillet 2019

Le Roman de Renart

Nous en avons déjà parlé : le renard tire son nom d'un récit médiéval, le Roman de Renart.

Mais quel est ce "roman" exactement ?

Pour bien comprendre la teneur de cette œuvre, il faut déjà savoir que le mot "roman" n'est pas à prendre au sens où nous l'entendons aujourd'hui. Au Moyen Âge, en effet, on distingue les écrits ou récits en langue latine (langue noble, prestigieuse, liée au pouvoir et à la religion : elle n'est plus guère parlée mais sert à l'écrit, pour les clercs notamment) de ceux en langue romane (langue parlée par l'ensemble du peuple, qui connait de nombreuses variantes selon les lieux et les particuliers).
Un "roman", c'est donc un texte en langue romane.
Nous pourrions donc gloser "Le roman de Renart" par : "Les aventures de Renart écrites (ou récitées) en langue de tous les jours (en ancien français)"



Ensuite, il faut noter que Le Roman de Renart n'est pas une œuvre unique et arrêtée, composée par un seul auteur. Déjà, la notion d'auteur n'existe pas à cette époque : la majorité de la population ne sait pas lire ni écrire. Même les auteurs, ceux qui inventent des histoires, sont souvent incapables de les mettre à l'écrit : ils les récitent au cours de veillées ou de spectacles. N'importe qui peut alors reprendre tel ou tel épisode, tel ou tel personnage, broder autour d'un noyau central, inventer de nouveaux rebondissements... etc !
Par la suite, il se peut qu'un clerc mette à l'écrit ces récits. C'est souvent le clerc qui appose son nom sur les histoires, mais il n'en est pas forcément le créateur !


Renart en habits de clerc


Le Roman de Renart est donc sûrement, à l'origine, un ensemble de petites saynètes qui étaient jouées par des acteurs, avant d'être mis à l'écrit par différents scripteurs. Or, la composition du Roman est très longue : elle s'étend au moins sur deux siècles, du XIIème au XIIIème siècle. Par la suite d'autres auteurs ont repris les personnages pour écrire de nouvelles histoires.

Le Roman à proprement parlé a donc été mis à l'écrit par différents auteurs. La somme apportée par chaque scripteur est appelé "branche". Le Roman se constitue en tout de 27 branches, il y aurait donc 27 scripteurs différents (ou 29 selon certains spécialistes). Parmi eux, seuls trois ont laissé leur nom : Pierre de Saint Cloud, Richard de Lison et le prêtre de la Croix-en-Brie.

Portrait de La Croix en Brie

Tous les épisodes de ces 27 branches appartiennent à un même ensemble car elles tournent autour d'un même thème et des mêmes personnages.
L'univers du Roman de Renart est composé d'animaux anthropomorphes : les personnages sont des chiens, des chats, des lions ou des loups... mais ils ont un comportement d'humains : ils s'habillent, discutent, montent à cheval et surtout sont organisés comme une société humaine avec un roi, des prêtres, des pélerins...
Or, cette société animale côtoie une société complètement humaine : par exemple, dans certains épisodes, Renart dupe des marchands humains ou des religieux.

Outre cet univers anthropomorphe, les épisodes se rassemblent autour du thème : les ruses de Renart qui cherche toujours à duper son semblable, soit par nécessité (manger, nourrir sa famille) soit par simple malice (le plaisir de jouer un tour à ses voisins).

Malheureusement pour lui, Renart ne ressort pas toujours vainqueur : il lui arrive souvent d'être trompé à son tour par un autre malin... ou de tomber dans son propre piège !

mercredi 3 juillet 2019

Etymologoupilogie n°3


Vous l'avez compris, le mot "renard" est donc assez particulier au français, et est issu d'une double influence germaine (Premièrement : l'alteration de "vulpes" en "goupil" ; Secondement, l'origine du prénom Renart).

Allons faire un petit tour dans les autres pays pour voir comment s'appelle Maître Renard...



Si nous regardons les autres langues :
-en italien, renard se dit "volpe", proche du latin, donc (l'italien a moins subi l'influence germanique et scandinave qui a marqué le français). A noter que "vulpes" était issu d'une racine suggérant la couleur rouge.

-en anglais, "fox" vient de l'ancien haut-germanique "fukhs", mot lui-même issu de l’indo-européen "puk" qui signifiaient "queue".


De même que "renarder", le verbe "to fox", signifie "ruser"

La renarde se dit "vixen" à partir d'une altération de l'ancien terme "foxen" ("fox" + terminaison "-en" qui est une marque du féminin) devenu ensuite "fixen".

-le terme allemand "fuchs" a la même étymologie, de même que "vos" en néerlandais.

-en suédois, le renard s'appelle "räv", terme qui provient du vieux norrois "refr", qui vient lui-même d'un terme ancien, "rewaz", se référant à la couleur brune.
Même étymologie, entre autres, pour "refuz" (islandais) et  "ræv" (dannois)

-En espagnol, le renard s'appelle "zorro", mot qui viendrait de l'ancien portugais avec pour signification "paresseux". Cependant, aujourd'hui, les Portugais nomment les renards "raposo", mot issu de l'ancien galicien "rabo" désignant la queue.

-En gallois, on l'appelle  "llwynog", nom formé à partie de "ilwyn", le bosquet.

Enluminure du XVe siècle
Après ces quelques exemples, que pouvons nous conclure ?

 Le nom du renard, dans les différentes langues, lui a été donné à partir de caractéristique qui servent à le définir (ou du moins peuvent définir l'image symbolique qu'on se fait de lui) :
-à partir de son habitat (ilwynog)
-à partir de sa ruse (renard)
-à partir de sa couleur (vulpes, volpe, räv, refuz, ræv)
-à partir de sa queue, au bouffant particulier (raposo, fox, fuchs, vos)


https://www.deviantart.com/pixelsunshine/art/Fox-Tail-Wag-animation-480057531


Voilà donc défini 4 caractéristiques (non négligeables) du personnage du renard. Eh oui ! L'étymologie, ça en dit toujours beaucoup plus qu'il n'y paraît !

J'espère ne pas vous avoir trop ennuyé avec tout ce vocabulaire. Mais maintenant, vous voilà parés pour une partie de scrabble ou une grille de mots fléchés vulpins !  ;-)



mardi 2 juillet 2019

Etymologoupilogie n°2

Comme nous l'avons vu hier, le mot "renard" a donc remplacé l'ancienne appellation "goupil".
Vous le savez certainement, les mots ne sont pas isolés dans la langue française : ils partagent des familles, réunis autour d'un même noyau (la racine) d'où sont issus divers dérivés.

Ainsi, "renard" possède ses propres dérivés.
La femelle du renard, autrefois nommée "goupille", n'a pas été rebaptisée une hermeline, comme on aurait pu s'y attendre (car dans le Roman de Renart, la femme du héros s'appelle Hermeline) : il s'agit tout simplement d'une renarde, de même que les petits sont appelés renardeaux.

Jusque-là, rien de bien nouveau, allez vous me dire.

OK. Plus spécifique maintenant.

"Renarder" est un verbe signifiant "employer des ruses", autrement dit : se comporter en renard !
La "renardie" et la  "renardise" sont des synonymes de "ruse".
Le "renardier" est le nom de celui qui chasse le renard (de même que le louvetier chasse le loup). Ce mot peut aussi être utilisé, de manière plus obscure, pour désigner un scieur de long (c'est-à-dire ceux qui manient une scie longue à deux bouts, qu'il faut être deux pour actionner) qui tient la partie inférieure de la scie

Petit montage pour éclairer cette définition du renardier, à partir d'un manuscrit de
Kalīla wa Dimna 
et d'un décor de la cathédrale de Teruel en Easpagne

La "renardière" est le nom de la tanière du renard, ou bien d'un four utilisé pour la sidérurgie (et dont le conduit était appelé "queue de renard"). 






Pour ce qui est des homonymes, "renard" peut aussi désigner :
-en métallurgie le résultat d'une fonte imparfaite, de couleur orangée.
-en marine, un instrument de navigation
-en peinture ou architecture, un trompe l'oeil.

Du côté des dérivés latins, à partir du mot "vulpes" donc, nous trouvons le terme "vulpin" qui est utilisé en langage soutenu ou scientifique pour désigner tout ce qui se rapporte au renard.
Le vulpin est aussi une herbe dont l'épi ressemble à une queue de renard.

source image


A partir de "goupil", on trouve le mot "goupillon" et ses propres dérivés (goupiller, dégoupiller...), du fait de la ressemblance entre l'objet et la queue d'un renard.

Enfin, le terme grec  ancien (dont nous n'avons pas encore parlé) "ἀλώπηξ" ("alôpex") a donné le terme médical "alopécie", quasi-synonyme de la calvitie puisqu'il désigne une chute de cheveux. Ce mot aurait été formé à partir du nom du renard, car celui-ci perd ses poils chaque année (comme la plupart des animaux, du reste...).

Quoi ? Vous ne saviez pas que si Robin des Bois porte un chapeau, c'est pour cacher son alopécie ??


lundi 1 juillet 2019

Eté Renard

Salut à tous !

C'est parti pour une saison à thème

Cette année, je vous propose un Eté renard !!!

Encore une fois, nous parlerons surtout du renard "culturel". Je ne vais pas vous donner des cours de science naturelle, mais j'évoquerai les différents visages que prend le goupil, autant dans la littérature que dans les légendes, les mythes, les films, les arts, le langage... Bref, nous verrons de quelle manière le renard est vu  - et représenté - par différents peuples ou différentes individualités, sur des lieux et en des temps variés.

J'espère que ce programme vous alléchera !


*** 

Pour commencer en beauté, un peu d'étymologie. 
Autrefois, ce petit canidé roux qui va nous intéresser tout au long de cet Eté se nommait "goupil". Ce nom dérive du latin "vulpes" 
(les deux mots vous paraissent peut-être éloigné l'un de l'autre, mais en réalité le latin a évolué au contact du germain pour donner naissance au français. Ainsi :
-le "v" et le "u" étaient parfois prononcées comme une seule et même lettre, avec le son "ou". 
- toujours sous l'influence du germain, certains mots commençant par "v" ont vu leur leur première lettre remplacée par "g" ou "gw". C'est le cas ici. 
- enfin, il n'est pas rare que, pour des raisons de prononciation plus facile, certaines lettres changent de place. Ici, on remarque que le "l" et le "p" sont toujours présents mais plus à la même place dans le mot. 
Voilà, au terme de cette longue digression, vous avez compris comment "vulpes" est devenu "goupil")

source image

Maintenant, force est de constater qu'entre "goupil" et "renard", la différence est encore plus grande qu'entre "vulpes" et "goupil" !

En réalité, "renard" n'est au départ pas un nom commun mais un nom propre (un prénom, donc). Vous connaissez sûrement le Roman de Renart, compilation médiévale d'aventures qui ont pour héros un goupil nommé Renart. Le prénom de ce personnage vient du prénom germanique "Reginhart", composé de "ragin" (="conseil"), et de "hart" (="dur", "hardi"). Renart signifie donc "hardi, bon au conseil", autrement dit : "plein de ressource" ! Notez cependant que la terminaison "hart" n'est pas tellement méliorative. On la retrouve aujourd'hui dans des mots comme "chauffard", "trouillard", "bavard", "braillard", "binoclard"... 
Par ailleurs, la racine "-art" rappelle aussi le latin "ars", mot qui désigne le talent, l'habileté, mais aussi la ruse.... définition qui correspond parfaitement bien à notre amie Renart !

La célébrité du Roman de Renart à travers les siècles fut telle que le prénom du héros resta : désormais, l'animal s'appelle communément renard et a pour surnom goupil. Vous notez une dernière modification : le "-t" final est devenu "-d"