mercredi 23 août 2023

Le lièvre dans le Roman de Renart (3) : Couard fait preuve de bravoure

Petites exceptions : dans quelques épisodes, Couard le lièvre fait défaut à son nom et se montre hardi. 
 
Par exemple, dans une histoire, Renart croise Couard  qui porte un homme sur son dos : 
"Il transporte, sur son échine, un pelletier, à qui il a pris son épée, et entravé les jarrets avec une tige de jeune arbuste."
A Renart qui s'étonne de le voir ainsi, il explique : 
"Ce matin en allant gambader dans le bois comme à l’habitude, je suis tombé sur ce paysan qui m’a cherché des noises, en tirant son épée sur moi, je vous le jure. Sachez qu’il m’aurait frappé volontiers s’il avait pu, mais quand je l’ai vu arriver sur moi, et je me suis lancé sur lui tête baissée, sans retenue, en lui crachant au visage. Je l’ai couvert de crachats, et le paysan, déconcerté, est tombé de peur. Je lui ai aussitôt bondi sur le ventre sans hésiter, et j’ai réussi à lui soustraire l’épée de ses mains. Je veux maintenant demander justice à la cour de Noble le lion, et voir ce qu’ils vont lui faire. "
 
Couard passe donc pour un animal à la fois brave et honnête puisqu'il cherche la justice. Renart explique que lui, de son côté, se serait vengé lui-même sans chercher à passer par un procès en bonne et due forme. Il accepte tout de même d'accompagner Couard à la cour de Noble... Où on libère le paysan suite à une procès dérisoire : une douzaine de ses amis viennent témoigner que le pelletier a, un jour, partagé un oeuf avec eux, donc qu'il est honnête et loyal. Le roi (et même Couard) sont enchantés par cet exemple de bonne conduite et on laisse partir le fautif. Il n'y a que Renart qui s'en trouve mécontent : probablement aurait-il aimé assister à une pendaison. Toujours est-il que Renart a raison : c'est à tort qu'on a laissé repartir cet homme qui avait causé du mal à Couard. 
 
Quoiqu'il en soit, cet épisode rappelle les enluminures des lapins qui se battent contre les hommes. Le ridicule est accentué par le fait que cet homme armé d'une épée a été battu par un lièvre qui lui a simplement craché dessus.

***
Le second épisode qui montre Couard valeureux se déroule quand Noble le lion emmène ses barons en croisade contre les Sarrasins, Couard se voit l'honneur de mener une troupe
 
"Couard le lièvre conduit le premier bataillon, et l’un de ses petits, c’est la vérité, porte la bannière qui flotte au vent.  [...]Couard tombe sur les ennemis avant qu’ils s’en rendent compte. Il fait de nombreux prisonniers car ils sont tous désarmés. Mais l’alerte est donnée et le reste des ennemis prend les armes. Couard est dans une mauvaise posture, mais Tibert [= le chat] arrive pour lui donner un coup de main."
 
Sans en être sûre, je pense que Couard se trouve entre le roi Noble le lion et le chat Tibert sur cette enluminure, quand les barons partent à l'assaut de la forteresse de Renart (Manuscrit du XIVe s.)
*** 
Le dernier épisode où on voit apparaître Couard ainsi que le lapin Sauteret (du moins dans les branches françaises du Roman de Renart), n'est autre l'enterrement de Renart
 
Lièvre et lapin se joignent aux autres animaux pour chanter la messe : Couard chante le répons, tête baissée, comme tous les autres. Seigneur Sauteret le lapin chante le huitième verset.
L'enterrement de Renart dans un Livre d'Heures du XIVe s : Couard sonne les cloches pour la messe funèbre
 
 
Puis "Couard le lièvre, Tibert le chat et Hubert le milan allumeront les cierges"
 
L'enterrement de Renart dans une marge d'un manuscrit du Romand d'Alexandre (XIVe s.). Le lièvre n'est pas représenté, mais regardez Renart qui semble s'échapper de son cercueil et croquer le coq au passage
 

mardi 22 août 2023

Le lièvre dans le Roman de Renart (2) : le procès de Renart, Couard et le faux pèlerin.

 Couard n'est jamais du côté de Renart mais toujours son adversaire. Par exemple, lors du combat de Renart contre son grand ennemi Ysengrin le loup, Couard fait partie des "otages" (= ses supporters, ses garants) du loup, contre le renard.
 
 derrière Renart, on voit de nombreux cadavres de volailles et de lièvres
Décrétales de Grégoire IX (XIVes)
 
 Le jour où on annonce que Renart va être jugé dans un procès par le Roi Noble le lion, c'est Couard qui répand la nouvelle, non seulement parce qu'il court vite mais aussi car le goupil lui en a déjà fait voir de toutes les couleurs (ce qui prouve que Renart tape volontiers dans la garenne de Couard et croque de temps en temps un membre de sa famille) :
"Couard le lièvre se précipite de cour en cour, de rue en rue ; maintes fois l'autre lui a fait des ennuis, il espère s'en venger aujourd'hui même."
Couard, dans un sursaut d'audace, a même le courage de frapper son ennemi... mais il regrette bien vite ! Lisez plutôt :
 "Couard le lièvre lui lance une pierre de loin car il ne veut pas l'approcher. Après le jet de pierre qu'il a fait, Renart lève la tête puis la secoue. Couard en est si déconcerté qu'on ne l'a jamais revu depuis.
Il est effrayé par le signe qu'il a cru voir là, et se cache alors dans une haie. D'ici, se dit-il, il regardera quel châtiment on lui fera. Mais il s'y cache à tort, ainsi que je le crois, car il aura encore à craindre pour lui-même aujourd'hui.
"
 
 En effet, Couard a encore du soucis à se faire. Lors de son procès, Renart se repend, n'est pas pendu mais décide de partir en pèlerinage pour expier ses péchés. Or, il laisse bien vite de côté ses "bonnes résolutions", son naturel revient au galop. L'une de ses premières victimes est le lièvre qui connaît une méchante mésaventure :
 
Illustration de Joseph Wolf (1853)
 
 "Il s'approche de la haie où Couard s'est caché. Il a une très grande faim comme il n'a jamais connue ; d'avoir jeûné lui fait mal à la tête. Sur ce, il entre dans la haie. Couard le voit, il en est fort effrayé, il se lève sur ses pattes de peur, puis lui souhaite le bonjour. 
 
Couard lui dit : « Je suis vraiment très content de vous voir sain et sauf. Je suis très peiné par les si grands ennuis qu'ils vous ont faits aujourd'hui. »
Renart qui trompe tout son monde répond : 
« Puisque mes ennuis vous peinent, et que vous n'êtes pas bien à cause de cela, Dieu fasse que les vôtres me peinent aussi. »
Quand Couard l'entend, il comprend très bien. Il n'est pas du tout rassuré, alors il s'apprête à fuir, car il redoute beaucoup une trahison. Il voudrait se tirer vers la plaine mais Renart le saisit par le mors.
« Corbleu, seigneur Couard, vous allez rester là, lui dit Renart ! Votre cheval ne sera jamais assez rapide pour qu'il vous préserve de mes renardeaux, et qu'on ne leur donne pas leur ration. »
 
Illustration de Wilhelm von Kaulbach (1845)
 
Il se met à le piquer avec son bourdon, et Couard est contraint d'avancer dans une vallée profonde et large, entre quatre roches aiguës
s'élevant haut vers les nues. Renart monte sur la plus haute, Couard avec lui, qu'il couvre de honte, en le laissant tête pendante vers le bas sous les pieds de son cheval. Renart, qui est si mauvais,compte bien en faire livraison à ses petits sans tarder. Le salut de Couard dépend maintenant de Dieu !
"
 
Heureusement, il semblerait qu'il y ait un Dieu pour les lièvres : au même moment, Renart aperçoit le Roi et ses barons assemblés en contrebas. Ne pouvant résister à l'envie de se moquer d'eux car il les a bien eu en se déguisant en pèlerin sans jamais se repentir, il se met à les huer :
"Il leur lance alors tant de moqueries que seigneur Couard en profite pour se délier, puis s'enfuir sur un cheval rapide après avoir fait un bond remarquable. Avant même que Renart y prenne garde, ou qu'il puisse l'en empêcher, Couard est déjà près de la cour, sur un cheval qui court fort bien. Mais il a les flancs tout transpercés où l'autre lui a enfoncé son bourdon, et la peau des pieds et des reins déchirée, il n'est pas du tout en bon état."
 
Artiste inconnu

On peut peut-être voir dans cet épisode une critique des faux pèlerins, des faux mendiants voire des religieux qui profitent de leurs privilèges (symbolisés par le bourdon) pour s'en prendre aux faibles et aux innocents. 



lundi 21 août 2023

Le lièvre dans le Roman de Renart (1)

 Au delà de la subversion dans les enluminures, le lièvre peut apparaître comme un personnage dans les textes médiévaux. Ainsi, dans le Roman de Renart, œuvre indispensable sur les animaux au Moyen Âge, le lapin, et surtout le lièvre, font plusieurs apparitions. 
Pour vous rafraîchir la mémoire, le Roman de Renart est une grande saga médiévale dans laquelle les animaux sont anthropomorphisés : ils sont décrits comme des humains, prêtent allégeances au Roi Noble le lion, on peut les voir chevaucher des destriers, prier ou pêcher... D'autre part, ils gardent des comportements animaux à certains moments (un peu comme dans les fables, en somme). 
Renart est bien entendu le plus rusé, qui joue des tours pendables à tout le monde et cherche toujours à s'en mettre plein la panse.
 
Dans cette fresque animalière, on trouve trois personnages différents qui nous intéressent cet Été :
-1° : Un lapin nommé Sauteret (référence à ses bonds) qui assiste à l'enterrement de Renart
 
-2°: Un lièvre nommé Galopin qui n'apparaît que dans un seul épisode : il vient assister au procès de Renart, jugé pour tous ses méfaits.
Galopin comme aujourd'hui, signifiait au Moyen Âge : "jeune garçon qu'on envoie faire les commissions" (il doit donc galoper), "valet de cuisine", ou encore "bouffon, farceur". Le sens "enfant, mioche" est venu plus tard. C'est le pas du lièvre qui détale à toute vitesse qui lui a donné son nom dans le Roman de Renart.
Dans le même épisode, on précise que le lapin n'est pas venu assister au procès, au contraire de son cousin lièvre : "Le lapin, néanmoins, n'aurait pas pris soin de se déplacer, car il se dérobe beaucoup, mais seigneur Renart a fait trêve avec lui."
 
-3° : Enfin, personnage le plus important de la gent grandes-oreilles : Couard le lièvre. Pas besoin d'explication pour ce nom ! Notez cependant qu'étymologique, "couard" vient de "coue"="queue", et signifie "qui porte la queue basse". Or, comme vous le savez, le lièvre a une toute petite queue. Ce nom s'adapte donc à merveille à son physique et à son caractère.
 
Dans un missel du XIVe s., Renart emporte un coq sous l'oeil d'un lapin
 
Couard est, ainsi, le lièvre le plus souvent nommé. Il apparaît dans divers épisodes.  
 
Son nom, comme son personnage, sert à se moquer des gens peureux. Ainsi, dans un épisode où Renart est accusé d'avoir dévoré une poule (Coupée), la poltronnerie du lièvre sert à souligner, en contrepoint, le courage et la majesté du lion, le roi des animaux : "Il n'y a pas une bête assez hardie, ni ours, ni sanglier, qui n'ait peur quand leur sire crie et rugit. Couard le lièvre a une telle peur qu'il en aura la fièvre pendant deux jours."
 
 Psautier de Peterborough (XIVe s.)

Par la suite, Couard  connaît une guérison miraculeuse : Il perd sa fièvre sur la tombe de Dame Coupée, la poule qu'on vient d'enterrer :
" En effet, après qu'elle ait été enterrée, il ne veut plus se séparer d'elle, quitte à dormir sur la martyre.Et quand Ysengrin [le loup] entend dire qu'elle est une vraie martyre, il dit qu'il a mal à l'oreille. Ronel [le mâtin], qui est de bon conseil, le fait s'étendre sur la tombe, et il guérit aussitôt, ainsi qu'il l'affirme. Mais si ça n'avait pas été d'une bonne foi dont personne ne puisse avoir de doute, ou sans le témoignage de Ronel, la cour aurait cru que c'était un mensonge."
 
Ysengrin, Couard et Renart dans un manuscrit du XIVe s.

Je pense qu'il faut voir dans cet épisode une satire amusante des crédules et des peureux, si on tient compte du fait que :
- la "sainte" qui accomplit ce miracle post-mortem est une poule
- le mal de Couard est ridicule puisqu'il a la fièvre d'avoir eu peur... Au bout de deux jours, il s'est sûrement remis tout seul de sa frayeur, sainte ou non !
- le loup Ysengrin est un peu le benêt de l'histoire dans le Roman de Renart. Dans cet épisode, qui plus est, il se comporte comme un lièvre pleutre : on assiste donc à la guérison miraculeuse d'un loup qui a mal à l'oreille,  qui reproduit le comportement d'un lièvre peureux et reste couché pendant deux jours sur la tombe d'une sainte poule. Il y a de quoi rire !
- Enfin, la dernière phrase (=personne ne l'aurait cru sans témoignage) confirme le côté absurde de la situation. Le lièvre est une sorte de malade imaginaire, je doute que la poule enterrée ait pu faire grand-chose pour le soigner. 

(Petite remarque au passage : il n'est pas toujours aisé de différencier Renart d'un lièvre sur les manuscrits, car lui-même est fréquemment représenté avec des oreilles excessivement grandes, probablement pour accentuer son caractère "démoniaque")

dimanche 20 août 2023

Subversion (5) : des Lapins musiciens

 Dans beaucoup d'enluminures, on voit des lapins jouer de la musique (nous en avons déjà vu sonner du cor de chasse dans les précédentes enluminures).

De la flûte ou de la trompette dans le Roman d'Alexandre (XIVe s.)
 
Livre d'Heures du XVe s.
Livre d'heures du XIVe s.
 
 
Hagadah de Barcelone (XIVe s.)

Bible du XIIIe s.
 
Face à un lion dans l'Historia Scholastica (XIIIe s.)

Du tambour dans un Livre d'heures du XIVe s.

De la cornemuse dans un Psautier
 
Encore un lapin cornemuseux dans un Psautier
 
Et ici dans l'Hagadah de Barcelone (XIVe s.)

 
 
De la cornemuse pour faire danser un chien dans le Bréviaire à l'usage de l'abbaye du Saint-Sépulcre de Cambrai (XIIIe s.)
 
 
Ici, ce n'est plus sur une enluminure mais sur la façade d'une maison bretonne (source)

Du cor(net) dans un Psautier
 
 Du cor(net) dans une Bible du XIIIe s.
 
Bible du XIIIe s.


Du violon dans un manuscrit introuvable malgré mes recherches. Peut-être un roman de la Table Ronde du XIIIe s. ? (source de l'image)
 
De la cloche dans le Livre d'heures de St Omer (XIVe s.)

 
De la harpe dans un Psautier du XIIIe s.

 
Des cymbales dans une Bible du XIIIe s.


 
Des clochettes dans le manuscrit du Roman de la Rose (XIVe s.)

Manuscrit du Roman de la Rose (XIVe s.)

 
Dans un Psautier, la cloche est pendue à son cou

 
De l'aulos ou flûte double dans le Décrétale de Grégoire IX (XIVe s.)


 
De l'orgue dans le Psaultier de Macclesfield (XIVe s.)
 
 
De l'orgue dans le Psautier de Gorleston (XIVe s.)
 
Du psaltérion dans le Speculum historiale de Vincent de Beauvais (XIIIe s.)
 
Lapin qui joue du psaltérion dans un Psautier

Ici, dans le Psautier de Gorleston (XIVe s.), c'est le lièvre qui danse au son du violon du chien
 
Là, dans le Livre d'Heures de Maastricht (XIVe s.), il écoute un prêtre jouer (lui tend une pièce ? et se prend une flèche dans les fesses...)
 


Des genres de mini-cymbales, castagnettes dans le Psautier de Rutland (XIIIe s.)

De la flûte dans le Psaultier de Rutland (XIVe s.)


 

Voilà pour les images subversives de lapinous médiévaux ! J'espère que ces articles vous auront plus ! Si vous voulez en voir plus, n'hésitez pas à "feuilleter" via votre ordi des manuscrits numérisés. Vous trouverez sans doute des lapins cachés ici ou là 😊

samedi 19 août 2023

Subversion (4) : Chasse à l'envers, des lapins contre des chiens

Certaines enluminures inversent la donne entre chien chasseur et lapin victime : les lapins deviennent plus dangereux que les chiens.
 

Dans ce Psautier du XIVe s, un lapin lance une hache à un chien situé à l'autre bout de la page (voyez les deux personnages en détail ci-dessous)
 

 
Bréviaire de Renaud de Bar ?

 
Bréviaire de Renaud de Bar : les chiens attaquent la citadelle des lapins
 
Bréviaire de Renaud de Bar : j'hésite entre "va chercher !" ou "avance sale cléb'!"
 
 
Livre d'Heures à l'usage de Bayeux (XVe s.) : un lapin saute sur un chien
 
Les Très Riches Heures de Metz (XIVe s) : jeu de main ou bagarre ?

Un lapin porte des chiots dans une hotte dans le  Pontificale romanum de Guillaume Durand (XIVe s.) 
 
Un lapin pourchasse un chien dans un Psautier
 
Manuscrit du Roman de la Rose (XIVe s.)
 
 
Bible du XIIIe s.
 
Hier, on a assisté au procès d'un homme dans le Décrétale de Grégoire IX (XIVe s.). Plus loin, on a le même type de scène avec un chien.

Le chien est chassé...

... ligoté...

... emmené devant un juge...

... traîné dans la charrette d'infamie...

... et enfin pendu, avec un dernier pied de nez !
Un lièvre frappe un chien face à un porc qui lui tend un graal dans l'Hagadah de Barcelone (XIVe s.)
 
 
Un chien sert à boire à un lapin dans l'Hagadah de Barcelone (XIVe s.)